Pour la mémoire de Michel Déon, une mobilisation sans précédent, par Francis Bergeron

Devant le raz-de-marée de protestations, Hidalgo a cédé. Ce qui était encore juridiquement impossible lundi matin l’est devenu en fin de journée !

Madame Hidalgo n’avait pas mesuré l’extrême popularité de Michel Déon. Cet écrivain, par la longévité de sa carrière, a enchanté plusieurs générations de lecteurs. Il a donné de l’Irlande, de l’Italie, de la Grèce, une image renouvelée et enchanteresse. Ce sont des livres que l’on glissait – et que l’on glisse toujours – dans ses bagages pour Spetsaï, pour Patmos, voire pour Vancouver au Canada. Il a aussi largement contribué à démarxiser le monde intellectuel, dans le cadre de ce que l’on appelle un peu abusivement le mouvement ou le courant des « hussards », un courant toujours plus étudié, qui fascine toujours plus.

Une extraordinaire bienveillance

Par ailleurs, en tant qu’académicien, en tant que membre de nombreux jurys littéraires, en tant qu’influent lecteur pour les maisons d’édition, il a toujours fait preuve d’une extraordinaire bienveillance et d’une non moins extraordinaire capacité d’écoute. Sans jamais renier ses idées, tout en réaffirmant son admiration pour Charles Maurras et la monarchie (Mes arches de Noé), il s’est engagé pour tous les écrivains chez qui il identifiait une musique particulière, ceci indépendamment de leurs opinions, de leurs modes de vie, de leur appartenance à tel ou tel cercle intellectuel.

Oui, écoute et bienveillance. Relisez ses « pages françaises » et ses « pages grecques », sa correspondance avec Félicien Marceau ou avec André Fraigneau, qui racontent le défilé de ses visiteurs, ses engagements personnels pour aider de jeunes confrères qu’il estimait talentueux C’est bien pourquoi des intellectuels de tous bords se sont mobilisés pour sa mémoire.

Reconnaissons à Etienne de Montety, le responsable du Figaro littéraire, le mérite d’avoir pu solliciter en un temps record ces écrivains qui savent ce qu’ils doivent à Déon, et ce que lui doit plus globalement la littérature.

De Jean Raspail à Yasmina Reza

La pétition pour qu’une place soit trouvée dans un cimetière parisien avait été signée par cent écrivains, c’est-à-dire par tout le monde, serait-on tenté d’écrire, vraiment tout le monde, d’Emmanuel Carrère à Frédéric Beigbeder, de Didier Decoin à Grégoire Delacourt, de Nicolas d’Estienne d’Orves à Antoine Gallimard, de Franz-Olivier Gisbert à Irène Frain, d’Anne Goscinny à Milan Kundera, de Bernard-Henry Levy à Eric Neuhoff, de Michel Onfray à Amélie Nothomb, d’Erik Orsenna à Bernard Pivot, de Jean Raspail à Yasmina Reza, de Tatiana de Rosnay à Jean-Marie Rouart, de Jean-Christophe Rufin à Eric-Emmanuel Schmitt, de Philippe Sollers à Delphine de Vigan, de Frédéric Vitoux à Didier Van Cauwelaert, d’Alain Finkielkraut à Michel Houellebeck, de Philippe Labro à Jean-René van der Plaetsen, en passant par Sempé, Guillaume Musso… Oui, apparemment ils étaient tous là. Il est très rare de rencontrer une telle unanimité. L’Académie française, les membres de l’Académie Goncourt, les lauréats du Goncourt, de l’Interallié, du Renaudot, les fabricants de best-sellers, les modernes et les classiques. Tous ont manifesté leur incompréhension face à ce scandale, cette pseudo impossibilité pratique d’enterrer à Paris l’urne funéraire de l’un des plus célèbres écrivains contemporains.

Madame Hidalgo s’était abritée derrière des arguties juridiques pour que Déon ne soit pas mis en terre parisienne. Elle ruine donc ses propres arguments en cédant à la pression. Ce qui prouve bien que son opposition avait pour seule source son sectarisme, sa rigidité intellectuelle. Elle accepte qu’un cimetière parisien accueille l’urne funéraire. Elle nous avait menti en prétendant que c’était impossible. C’est – enfin – la première reculade dans la gigantesque entreprise d’épuration littéraire en cours.

Francis Bergeron

Article repris du quotidien Présent