Johnny Hallyday

Johnny Hallyday : le prince du tumulte s’est tu, par Jean Cochet

Depuis cinquante-huit ans Johnny Hallyday aura survécu à toutes les modes musicales, « les contournant ou les adoptant » selon les circonstances. Unissant mieux que personne cheveux blonds et cheveux gris, ses fans se recrutaient sur trois ou quatre générations. Les plus fidèles, ce sont évidemment les ados de 1960, année au printemps de laquelle le jeune chanteur de seize ans et demi sortit son premier disque. A Noël, il en avait déjà vendu plus d’un million.

Une France, malgré les événements d’Algérie, en pleine prospérité économique où, phénomène nouveau, beaucoup de jeunes disposaient d’argent de poche. Un marché vite investi par les commerçants avisés. C’est le temps des transistors, des juke-boxes, des tourne-disques Tepaz, des quarante-cinq tours, des mobs et des scooters, des copains et des surboums, des menthes à l’eau et des milk-shakes. Les baby-boomeurs, enfants gâtés du vingtième siècle, entraient bruyamment dans la société de consommation (et du spectacle) et Johnny, dès ses premières apparitions, s’imposa d’emblée comme l’un de leur porte-drapeaux : le plus scintillant, le plus flamboyant, claquant dans un vacarme aux trépidations convulsives. Le catalyseur d’énergie d’une jeunesse qui en débordait. Une fureur de vivre toute musicale, rapidement récupérée, dont l’insolence passagère deviendra vite consensuelle.

Certains journalistes, que ses déhanchements agressifs et ses hurlements syncopés indisposaient, l’accuseront pourtant de déclencher l’hystérie des foules.

Le Monde comparera l’énergumène chantant et hoquetant aux « chimpanzés du zoo de Vincennes ». Philippe Bouvard dressera même un parallèle de cette montée en paroxysme, qui met les salles en transes, avec les discours hystériques… d’Adolph Hitler ! Rien de moins.

Cette révolution-là, bien moins subversive que celle de Mai 68, ne cassera en fait que des fauteuils de music-hall – guère plus que Gilbert Bécaud (Monsieur 100 000 volts) cinq ans auparavant – et fournira quelques sujets d’indignations journalistiques bien légers. Comme celui par exemple d’une plate-bande de fleurs piétinée devant la mairie d’une sous-préfecture par des fans surexcités, assimilés à des bandes de « sauvages ». Si peu pourtant, en comparaison de nos « sauvageons » actuels…

En fait Johnny n’a rien d’un révolutionnaire, comme le démontrera plus tard sa proximité avec Giscard, Chirac, Sarkozy et autres potentats de l’ordre établi.

Au moins, en pleine guerre froide, cette jeunesse populaire dite « américanisée » échappait-elle aux sirènes de la gauche et du communisme auxquelles succombaient tant de brillants intellectuels.

La plupart des adultes le comprendront vite. Dès l’année suivante, le « blouson noir » s’étant couvert de paillettes, ses détracteurs d’hier considéreront le chantre de la chanson électrifiée avec beaucoup plus d’indulgence, applaudissant même ses performances scéniques. Ce jeune homme remuant, en canalisant dans un déluge de sons chauffés à blanc la frénésie libératrice d’une nouvelle génération avide d’exister, arrangeait finalement tout le monde. « Celui qui sur scène apparaît comme habité par le démon de la violence n’est à la ville qu’un gentil garçon. » Ces « rebelles sans cause », la société consumériste en pleine expansion n’aura aucun mal, bien au contraire, à les intégrer.

Jean-Philippe Smet est avant tout un enfant de la balle, aux jeunes années itinérantes, qui a grandi dans une famille de « prolétaires du spectacle ». Son père, comédien belge alcoolique, soupçonné de collaboration, avait pris la tangente en août 44, avant de se clochardiser. Lui-même montera sur scène dès l’âge de neuf ans. Contrairement à ses pairs inexpérimentés de la vague yé-yé, le jeune Hallyday connaît déjà, dès ses débuts, toutes les ficelles du métier.

Pas vraiment révolutionnaire non plus sur le plan musical. Le rock qu’il va, avec d’autres, populariser en France, est né aux Etats-Unis six ans auparavant. Johnny est avant tout un formidable chanteur de variété caméléon : rock, twist, slow, rythm’n blues, musiques psychédéliques des années hippies, ballades country, chansons d’auteur même, il abordera tous ces genres le plus souvent avec bonheur.

Un formidable interprète doté d’une voix de baryton au vibrato cuivré et violent, d’une grande musicalité, qui lui permet de marquer de son empreinte indélébile tout ce dont il s’empare, des chansons des autres à la moindre bluette.

Son sens de la scène s’accomplira, dès le milieu des années soixante, dans des méga-shows à la démesure de plus en plus gigantesque. 129 personnes furent ainsi nécessaires pour faire tourner dans 85 villes le Johnny Circus en 1972. Un désastre financier qu’il mettra dix ans à éponger. Qu’importe : le roi Johnny s’est fait plaisir ainsi qu’à son public. L’intendance, même éclopée, suivra.

Ses spectacles à la machinerie hollywoodienne, d’un baroque n’excluant pas parfois le mauvais goût assumé d’un nabab du désert, ont vite transformé l’idole des jeunes en une idole tout court. Une idole de son et de lumières « un peu bancale », débonnaire et familière, pleine « d’imperfections », mais toujours adulée. Un empereur emperlé et ruisselant du show-biz, « tavelé, cahoteux, ébréché (…), sublime, incohérent, maladroit, contradictoire (…), inspiré et banal », mais indétrônable. Une vie « d’embardées et de volte-face » conduite pied au plancher, dans un vertige de décibels et d’images fulgurantes. Chez Johnny, où les ratages, parfois grandioses, font partie inhérente de son épopée tout autant que ses succès, le pur diamant côtoie souvent, sans en pâtir le moins du monde, le toc et la contrefaçon. Qu’importe : kitch c’est kitch et tout est transcendé par le magnétisme plein d’empathie du chanteur showman, au charisme exceptionnel.

Cinquante albums, des centaines de tournées, une incroyable flopée de tubes intergénérationnels. Depuis cinquante-sept ans, surtout pour les teenagers des années 60, Johnny demeurera un fabuleux aide-mémoire, dont les chansons distillent nos « souvenirs souvenirs » dans des alambics en forme de microsillons.

Avec lui les papy boomeurs enterrent leur jeunesse. Une jeunesse que Johnny Hallyday, dernier reflet chatoyant des trente glorieuses, perpétuait par procuration dans ses frasques et ses spectacles.

Le prince du tumulte s’est tu. Sa légende, qu’il avait lui-même commencé à imprimer de son vivant, va sans doute continuer longtemps

Jean Cochet

Article paru dans Présent daté du 7 décembre 2017