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Etonnant Régis Debray, par Eric Werner

Régis Debray américainsÉtonnant personnage que Régis Debray ! […] Gallimard avait publié en 2010 son étonnant Éloge des frontières («Folio», 2013). Étonnant, parce que son « profil politique » aurait pu faire penser qu’il était un adepte du «sans-frontiérisme», un mal qui accable en particulier la gauche. Dans ce manifeste, il en prenait pourtant le contrepied, choisissant de « célébrer […] la frontière comme vaccin contre l’épidémie des murs, remède à l’indifférence et sauvegarde du vivant ».

Et avec son dernier livre, Civilisation : comment nous sommes devenus américains (Gallimard, 2017), il surprend une fois de plus : lui, connu pour son antiaméricanisme chevronné, nous donne un livre équilibré, qui étonnera pro- comme antiaméricains.

Après avoir défini le terme de « civilisations », en particulier ce qui les caractérise par rapport aux « cultures » (« pas de culture sans agriculture, pas de civilisation sans cité », « une culture construit des lieux, une civilisation des routes »), il s’attache à montrer comment elles se développent, comment elles s’opposent entre elles. Il s’interroge ensuite : « Quand l’Europe a-t-elle cessé de faire civilisation? », en s’inspirant de deux lettres de Paul Valéry, publiées en 1919 dans la Nouvelle Revue française : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire un petit cap du continent asiatique ? Ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? », pour aboutir à Samuel Huntington et à son Choc des civilisations, publié initialement en 1993 dans la revue américaine Foreign Affairs.

« Quand la France s’est-elle faite culture ? » poursuit la réflexion : « Si une civilisation dominante peut se comparer à une langue à flexion, une culture dominée peut se comparer à une langue infléchie. Le français n’habite plus la France parce que Homo œconomicus, qui habite l’anglais, règne en France, avec désormais une ligne directe, et rapide, du capital au Capitole. Ce qui change à la fois la forme des villes et l’esprit des mortels. » Ce chapitre est sans doute le plus hilarant (si, si: ce livre est aussi très drôle !) : un petit olibrius, Hibernatus, quitte la France en 1960 et y revient en 2010. Le récit de son périple dans ce Paris qui a pris cinquante ans et s’est américanisé est très réussi.

Les chapitres suivants s’articulent autour de la nouvelle civilisation dominante, l’Amérique (« nouvelle Rome »), et, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre de Régis Debray, il ne débouche pas sur une critique à outrance de la civilisation américaine, mais sur un constat de substitution d’une civilisation finissante (l’Europe) à une nouvelle dominante (l’Amérique), et conclut par une apologie des « décadences » de civilisation :

« Parce que ces moments ne sont pas seulement les plus exquis mais les plus féconds. Parvenue au meilleur de sa fermentation, une civilisation peut alors en inséminer d’autres auxquelles elle léguera tout ou partie de ses caractères originaux. Civilisation, c’est propagation. Décadence, c’est transmission, donc rebond, donc survie. Habit de deuil déconseillé. »

Ce livre a toutes les qualités d’un essai réussi : bien documenté, bien argumenté (que l’on adhère ou pas aux conclusions de l’auteur, elles ont le mérite de faire réfléchir…), il est aussi écrit avec brio, humour et légèreté. Loin des essais ennuyeux en général, et sur ce sujet en particulier, outre qu’il remet les civilisations en perspective quitte à secouer le cocotier, celui-ci est par moments quasi jubilatoire.

Eric Werner

Extraits d’une chronique publiée par Antipresse
sous le titre « D’une civilisation à l’autre »