Slobodan Despot

La Panne, par Slobodan Despot

Tomberais-je dans le plagiat ? La Panne, c’est un roman de Dürrenmatt, sardonique et profond, dont Ettore Scola a tiré un film mémorable.

Panne Crevé Slobodan DespotMais la panne (en minuscules), c’est aussi ce qui m’est arrivé dimanche dernier sur une paisible route des bords du lac Léman. Alors que je roulais à faible allure, mon pneu avant droit a éclaté. Il y a quelques années encore, une banale crevaison ne m’eût pas fourni matière à récit. Mais nous sommes en 2017 et je possède une voiture moderne.

Une voiture moderne, c’est un véhicule bourré d’électronique et pourvu de toutes les assistances, excepté la seule dont on ait besoin : une roue de secours. C’est d’origine et c’est voulu. It’s not a bug, it’s a feature, comme disent les bonimenteurs d’outre-Atlantique. Toute la gamme, chez ce constructeur pourtant connu pour son sens pratique, est désormais affranchie de roue de secours, cet accessoire ringard et macho.

Ringard, parce que c’est sale, que ça prend de la place et que ça pèse. C’est 15 kg de poids mort et quelques millilitres de consommation en plus, m’a expliqué très sérieusement le garagiste écolo-conscient qui me l’a vendue. Macho, parce que seuls des camionneurs en marcel, n’est-ce pas ?, ont la force et le coup de main pour changer une roue. Mais comment feront les petites secrétaires, les mémés, les nains ou les débiles ? La discrimination est flagrante. Ça aussi, je l’ai vu proclamé quelque part, avec le plus grand sérieux.

Bref, si le constructeur de ma voiture avait persisté dans le machisme ringard, je n’aurais eu qu’à vider mon coffre, sortir la roue et le cric, investir un peu d’huile de coude et repartir jusqu’au premier bistrot pour me laver les mains et me désaltérer d’une bière. Temps total : 30 minutes, bière comprise. Mais mon constructeur, étant européen, est plus politiquement correct qu’une ONG néerlandaise.

En lieu et place de la roue dormante et de son outillage potentiellement exploitable à des fins d’agression, il m’a fourni une bonbonne de mousse «miracle» à colmater les crevaisons et un compresseur électrique pour l’injecter dans le pneu.

Euh… Rien comprisJe ne suis pas particulièrement rétif à la technologie. Bien au contraire : on me sollicite de tous côtés pour dépanner toutes sortes de bidules et de vistemboirs. Mais il m’a fallu plus de temps pour comprendre la procédure de regonflage qu’il n’en eût fallu, avec une voiture du siècle dernier, pour effectuer la réparation complète. Traduit du langage à la fois infantile et ésotérique des pictogrammes style «Ikea» collés sur le compresseur, il fallait déballer ce dernier, le connecter à l’allume-cigares, brancher sa durite sortante sur le port entrant de la bonbonne de mousse, brancher la durite de la bonbonne de mousse sur le pneu, allumer le moteur pour donner du jus au compresseur, gonfler 15 minutes (donc griller un bon litre d’essence à l’arrêt!) jusqu’à ce que le manomètre indique 2 à 3 bars, débrancher le dispositif, attendre une minute, rouler 2-3 kilomètres à moins de 50 km/h, revérifier la pression au manomètre puis, si la pression était a) de moins de 1,8 bar, se rendre au service le plus proche, b) de 1,8 bar ou plus, rentrer chez soi à < 80 km/h et changer le pneu par après…

Simple comme bonjour, non? Les petites secrétaires, les mémés, les nains et les débiles interprètent les manomètres aussi aisément qu’ils consultent leur bracelet-montre, c’est bien connu. Pour ma part, je n’ai même pas eu à le faire : le pneu étant déchiré, la pression est désespérément restée nulle. Je n’a plus eu qu’à ramper jusqu’au premier dégagement, à trente mètres de là, en laissant une traînée suspecte de colle blanche. Puis à appeler le TCS.

TCS Slobodan DespotLe TCS, pour les malchanceux qui vivent hors de la parfaite Helvétie, c’est le sigle du Touring Club Suisse, le Saint-Bernard des routes. Pour une cotisation modique, ses dépanneuses jaunes vous tirent d’affaire où que vous soyez en Suisse, et au-delà si affinités. Certes, il faut les attendre un peu. En l’occurrence, j’ai eu de la chance: moins de trois quarts d’heure. Puis une dizaine de minutes pour hisser la voiture sur le pont de remorquage — car il n’y avait rien d’autre à faire pour elle. Puis un quart d’heure jusqu’à la première gare, parce que le mécano de service ne pouvait ramener le véhicule à mon adresse: il ne serait livré que le lendemain. Puis une heure et demie jusqu’à ma gare d’attache, où je pouvais — par chance! — emprunter un véhicule d’entreprise pour rentrer dans mon bled perdu. Soit seulement 40 minutes de plus.

Tirons un trait et résumons : la crevaison avait eu lieu à 17 h 30 et à 40 minutes de trajet de chez moi. Avec une roue de secours, j’aurais été à la maison à 18 h 40, 19 heures au plus tard. Avec mon système sophistiqué de regonflage, je suis rentré à 22 h 30, et ma voiture le lendemain à 14 heures. Pour une crevaison, on a mobilisé deux techniciens pendant plus d’une heure chacun et un pont de remorquage sur une centaine de kilomètres.

Au tarif horaire suisse, cela fait au bas mot 500 francs / 450 €. Étant assuré, je n’ai pas eu à le payer, sinon à travers ma cotisation qui enfle discrètement d’année en année. Et dans le fond, j’ai eu une chance énorme : qu’aurais-je fait si ce pneu avait éclaté au fin fond de l’Italie ou de la Macédoine?

L’avantage de l’incident, c’est que j’ai pu parler à mon sauveteur. « Cela vous arrive souvent, des idioties de ce genre? — Bah, on ne fait bientôt plus que ça… »

Bientôt plus que ça : éponger les conséquences de la colossale idiotie des constructeurs. Qui n’en est pas une. Leur décision de ne plus équiper les voitures de roues de secours est réfléchie. Elle a des motifs à la fois publicitaires — greenwashing — et cyniques — parce qu’ils considèrent leurs clients comme des débiles à la fois physiques et mentaux.

Il est vrai, d’un autre côté, qu’il faut bien donner du blé à moudre aux bonshommes en jaune. Parce que, comme me l’ont assuré les deux derniers à qui j’ai eu affaire, la belle époque des magiciens qui plongent sous le capot et font repartir n’importe quel engin est bien finie. De plus en plus de paramètres sont informatisés et ne peuvent être traités qu’avec les logiciels correspondants chez des concessionnaires formés par la marque.

La marque dispose d’ailleurs d’un droit de vie et de mort sur les véhicules dont vous vous croyez naïvement les détenteurs. Certains constructeurs font suivre leurs modèles via GPS et utilisent de facto leurs clients comme béta-testeurs. Epiant d’en haut leurs moindres faits et gestes, ils ont la possibilité (et l’obligation) de les dénoncer à la police pour des infractions qui sans cela seraient passés inaperçues, à des milliers de kilomètres de là (cas connu de la rédaction). Ils peuvent aussi désactiver l’allumage en cas de non paiement du leasing (pratique attestée par un ancien employé d’une de ces marques).

Et ne parlons pas des «failles de sécurité» identifiées dans certaines applications qui ajoutent à la conduite des voitures connectées un facteur risque que personne n’aurait pu imaginer il y a quelques années seulement. La faille de sécurité première étant le fait de la «connexion» elle-même et de la multitude d’informations que le conducteur doit désormais engloutir en marge de sa conduite. Engloutir mais non digérer, puisque la navigation intégrée le dispense désormais de planifier et mémoriser ses itinéraires. Il lui suffit de suivre le schéma aveuglément, sans réfléchir. Pour la plus grande joie des youtubeurs, qui réalisent des millions de vues avec des vidéos de malheureux égarés par leur GPS dans les lieux les plus improbables […]

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