Fillon, vainqueur provisoire

Cette fois, la surprise, c’est qu’il n’y a pas eu de surprise, la victoire de François Fillon était inscrite dans le premier tour de ces primaires. Les sondeurs ont dû pousser un long soupir de soulagement. Mais cela n’efface pas que, la veille du premier tour, Fillon était crédité par les deux principaux instituts de sondage de 15 points de moins que ce qu’il devait obtenir le lendemain. C’est pourquoi on ne peut plus affirmer ce que les médias et les politiques répétaient à satiété depuis des mois : le vainqueur de la primaire de la droite et du centre sera le prochain chef de l’Etat. Alain Juppé a donc été virtuellement président de la République pendant deux ans, avant de s’effondrer huit jours avant l’échéance. Juppé en était déjà à rédiger ses premiers projets de loi et s’enquérait auprès de son concurrent des modalités de son ralliement. Perrette avec son pot au lait devait être bordelaise…

Au demeurant, c’est un fait statistiquement avéré que le « vainqueur », à six mois de l’élection, n’est que rarement celui qui triomphe effectivement dans les urnes. Sans remonter jusqu’à Chaban-Delmas, songeons à Balladur, Jospin, DSK… Alors quand, dès dimanche soir, on a brandi des sondages donnant Marine Le Pen vaincue par Fillon au premier tour de 2017 et terrassée au second, c’est de la politique-fiction, personne ne sait aujourd’hui ce qu’il en sera demain. Fillon n’est que le vainqueur provisoire d’un seul camp.

Ce n’est pas que quelque obscure malédiction s’attache aux favoris des sondages, car il n’y a rien de mystérieux dans ce revers d’intentions de vote. L’élu du moment devient inévitablement le centre et la cible de tous ses adversaires et des investigations de la presse. Ainsi, le copieux programme de François Fillon, que personne n’avait eu le courage de lire jusqu’au bout, est-il désormais l’objet de toutes les attentions, et il inquiète autant que l’homme rassure. Si nombre d’électeurs en colère se déclarent prêts à voter pour lui, c’est qu’ils veulent en finir à n’importe quel prix aujourd’hui avec un Hollande chaque jour plus calamiteux. Alors, pourquoi pas Fillon, un homme sérieux après les bateleurs Sarkozy et Hollande ? Mais, au fil de la campagne, ces Français se souviendront qu’ils sont aussi assurés sociaux et que le candidat LR ne veut plus couvrir que les « gros risques », pour les médicaments comme pour l’hospitalisation, s’ils sont chômeurs, leurs indemnités se réduiront de mois en mois, consommateurs ils verront les prix augmenter de 2 %, avec la hausse de la TVA, etc. Alors, ils y réfléchiront à deux fois, et même un peu plus, avant de déposer un bulletin au nom du député de Paris.

La droite libérale, réunifiée sous la bannière fillonniste, nous assure que ce sont des mesures rudes mais nécessaires pour redresser le pays et le sortir de la crise. Ça se discute ! Nous en rediscuterons donc en demandant leur avis aux Grecs, qui sont passés par là. Mais même si cette potion amère était nécessaire, il resterait à savoir si elle est possible à administrer à la France et aux Français. Fillon, dogmatiquement libéral, nous dit que ce qui est nécessaire doit être fait, et silence dans les rangs. Il oublie que la politique, c’est aussi l’art de rendre possible ce qui est nécessaire et qu’à défaut, c’est l’échec du gouvernement et la révolte dans le pays.

Guy Rouvrais

Article paru dans Présent daté du 29 novembre 2016