Paddington contre UKIP et Pegida : marmelade antiraciste - Par Flavien Blanchon

Paddington contre UKIP et Pegida : marmelade antiraciste – Par Flavien Blanchon

Pendant les vacances, j’ai emmené trois petits garçons (8, 10 et 12 ans) voir Paddington : le film les a amusés et, à en juger par les rires à travers la salle, il marche bien avec ce public. De mon côté, j’ai trouvé qu’il se laissait voir mais qu’il était à tous égards beaucoup plus lourd que le livre. La scène de la baignoire est exemplaire : le film aligne les toilet jokes là où, dans l’original, Paddington dessinait une carte d’Amérique du Sud avec la crème à raser de M. Brown.

Un ours appelé Paddington, le premier volume de la série, parut en octobre 1958, juste après les émeutes raciales de Notting Hill, et il peut certainement être lu comme une fable sur l’immigration. Mais le propos reste ambigu. Paddington n’est pas présenté comme « immigré clandestin » mais comme « passager clandestin » (stowaway), ce qui a de tout autres connotations. Il vient « du fin fond du Pérou » (from darkest Peru), clin d’œil aux récits d’aventures victoriens sur « le fin fond de l’Afrique » (darkest Africa) et ses sauvages à civiliser. Aussi les Trissotins bien-pensants – sociologues, sémiologues et autres politologues – qui se sont penchés sur le livre ne s’accordent-ils pas dans leurs jugements. Les uns vantent « un programme antiraciste, quoique indirect », puisque Paddington apparaît comme un immigré modèle. D’autres dénoncent une représentation « post-coloniale », dans laquelle le bon immigré doit abandonner sa culture d’origine pour s’assimiler à la société d’accueil. Le petit ours arrive en parlant déjà l’anglais et il reçoit immédiatement un nouveau nom. Les Brown l’adoptent, mais au titre de la charité individuelle, pas du devoir d’accueil ou de la reconnaissance des « droits des migrants » (1).

Ces dernières années, il est vrai, Paddington a été récupéré par les militants immigrationnistes. L’image de l’ours avec la légende « La migration n’est pas un crime » est devenue un classique outre-Manche dans les manifestations contre les expulsions de clandestins. L’auteur de la série, Michael Bond, a lui-même donné dans la pleurnicherie politiquement correcte en écrivant, en décembre 2009, une lettre au nom de Paddington en faveur des « enfants venus de pays étrangers et placés en centres de détention ». Michael Bond va sur ses quatre-vingt-dix ans, est multimillionnaire grâce à son personnage, et a évidemment tout intérêt à flatter la pensée dominante.

Loin de la subtilité du livre, le film est aussi caricatural que les affiches de rassemblements antiracistes.

M. Curry, le voisin déplaisant, s’imagine que, une fois qu’on aura commencé par un ours, il finira par n’y avoir plus que des ours dans la rue et qu’ils agresseront les vieilles dames. Quel fantasme ridicule, n’est-ce pas ? M. Gruber, l’ami de Paddington, est rescapé de la Shoah. La méchante taxidermiste ricane des Brown qui défendent Paddington alors qu’il n’est « même pas de la même espèce ». Mme Brown, au contraire, « dit qu’à Londres tout le monde est différent et que tout le monde a sa place ». Et, au cas où le message nous aurait échappé, un chœur jamaïcain chante : London is the place for me. On est vraiment dans l’épais et le gluant : le film étale la moraline antiraciste comme Paddington la marmelade d’oranges.

Melanie McDonagh a justement noté, sur son blogue du Spectator : « c’est de la propagande pour les petits, apparemment conçue pour garantir qu’ils ne voteront jamais UKIP ». « Évidemment, commente-t-elle, vous pourriez adopter un point de vue exactement opposé, à savoir que Londres était accueillante pour Paddington en 1958 justement parce que les immigrés étaient nettement moins nombreux. Si un million d’ours en plus arrivaient dans la capitale tous les dix ans, cela pourrait expliquer pourquoi les gens sont un peu moins aimables. Mais ça ne serait pas la morale voulue ».

Cette propagande ne vise pas que l’Angleterre. Dans le quotidien Die Welt, une dame Claudia Becker, ancienne attachée de presse de l’Église évangélique, a tranché que « les manifestants de Pegida devaient aller voir Paddington ». « Cet ours est une merveilleuse allégorie de toute cette étrangeté par laquelle nous nous sentons menacés. Cette étrangeté qui nous ôte notre repos et notre confort. Cette étrangeté qui nous fait peur parce que nous ne la connaissons pas. Tous les sympathisants de Pegida devraient regarder cet ours. Rire et pleurer avec lui, et se réjouir qu’il ait survécu au tremblement de terre. Qu’il ne se soit pas noyé dans son voyage en mer. Qu’il ait trouvé des gens qui sont ouverts et amicaux. […] Et qui finissent par dire : “Ça n’a pas d’importance qu’il soit d’une autre espèce ou qu’il ait un faible inquiétant pour la marmelade d’orange, Paddington fait partie de la famille” ». On voudrait faire une parodie de sermon antiraciste, on n’arriverait pas à faire plus lourd.

Je n’ai pas encore vu Bisounours Paddington enrôlé chez nous contre le FN, mais cela ne saurait tarder.

Flavien Blanchon

(1) Voir en particulier Angela Smith, « Paddington Bear : a case study of immigration and otherness », Children’s Literature in Education, mars 2006, p. 35-50 ; Kyle Grayson, « How to read Paddington Bear : liberalism and the foreign subject in A Bear called Paddington », British Journal of Politics & International Relations, août 2013, p. 378-393.

Image en Une : copie d’écran d’une bande-annonce sur internet : DR.