Trafics d’êtres humains : quand les passeurs corrompent des fonctionnaires occidentaux

Trafic d’êtres humains : quand les passeurs corrompent des fonctionnaires occidentaux

18/12/2014 – La Turquie, plaque tournante du trafic d’êtres humains, et cheval de Troie de l’immigration-invasion au sein de l’Europe ? C’est ce que pourrait laisser penser un article de Ruth Sherlock, journaliste au Daily Telegraph et habituée des pays arabes. Source : telegraph.co.uk (13/12/2014) – traduit de l’anglais par Novopress.


Des trafiquants d’Istanbul corrompent politiciens, responsables policiers et gardes-frontières de plusieurs pays européens pour laisser faire un trafic qui amène sur le continent des milliers de réfugiés désespérés.

Assis dans un café de plein air très animé d’Istanbul, une grosse montre en or au poignet, le passeur ne prend guère la peine de parler bas pour parler de son activité : amener illégalement des milliers de réfugiés désespérés en Europe.

Les agences de renseignement turques étaient parfaitement au courant de ses activités, dit-il, tout comme les chefs de la police et les gardes-frontières des pays occidentaux où il envoie ses « clients » – sans qui le trafic ne serait pas possible.

« J’organise les voyages, mais il y a des gens au-dessus de moi qui gèrent l’ensemble du réseau. Ils ont des contacts de très haut niveau [dans la police et l’administration] dans les pays où nous travaillons », explique Abu Ali, trafiquant de personnes.

Le réseau, dont le chiffre d’affaires est de plusieurs milliard d’euros, couvre maintenant toute l’Europe, en direction de divers pays, de la Grande-Bretagne au lointain Canada. Si les réfugiés sont en mesure de payer et sont prêts d’affronter des conditions dures et parfois mortelles, les trafiquants peuvent amener leurs clients dans des capitales européennes comme Vienne, Paris, Amsterdam et Stockholm, et dans chaque cas, avec l’aide d’agents des services d’immigration, d’après eux.

« Nous pouvons vous amener n’importe où. Nous avons des connexions dans la plupart des pays européens, et au-delà », explique Abu Ali. « Et nous faisons du trafic depuis des tas d’endroits : la Turquie, le Liban, la Tunisie et la Libye sont juste quelques exemples. »

Un reportage du Sunday Telegraph a vérifié les dires d’Abu Ali auprès de réfugiés qui ont suivi ces itinéraires, et auprès d’autres trafiquants de personnes.

Ces révélations surviennent au moment où les gouvernements occidentaux s’efforcent de trouver les moyens de faire face à un afflux record de réfugiés – 350 000 cette année selon les estimations des Nations Unies – qui ont fait le périlleux voyage en mer pour ce qu’ils considèrent comme une tentative de la dernière chance pour avoir une vie meilleure.

Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les guerres de ce qu’on appelait les « printemps arabes » ont suscité le plus grand nombre de personnes déplacées de force depuis la fin de la deuxième guerre mondiale.

En Syrie, 200 000 personnes ont été tuées. Comme on n’entrevoit pas de fin au conflit, beaucoup de gens vendent leurs dernières possessions pour réunir de quoi payer les trafiquants afin d’aller en Europe.

En réponse à cela, les affaires des trafiquants ont prospéré. À Istanbul, les familles syriennes réfugiées passent plusieurs semaines voire plusieurs mois à choisir le meilleur passeur. Des dizaines de d’organisations clandestines sont en concurrence pour proposer une variété d’itinéraires à divers prix.

Le choix du passeur peut être une question de vie ou de mort. Certains demandent moins d’argent, mais les embarcations dans lesquelles ils entassent leurs clients sont surchargées et délabrées : parfois elles coulent en pleine mer, et tous les passagers se noient.

Les détails fournis à notre journal par Abu Ali et d’autres passeurs montrent à quel point le réseau de trafiquants a pénétré les forces de sécurité chargées les frontières.

Après avoir mis son téléphone en mode silencieux pour ne pas être interrompu par les appels incessants, Abu Ali précise sa façon de faire avec d’autres passeurs dans toute l’Europe.

Après avoir chargé des clients sur ses bateaux dans un des ports de mer turcs, il contacte d’autres passeurs dans les pays de destination, qui commencent alors à payer les pots de vin qui serviront à faire passer les réfugiés à travers les douanes.

Cette année, quelque 2000 Syriens, Irakiens et réfugiés d’autres pays ont payé Abu Ali pour aller de Turquie en Grèce par mer puis, puis par voie de terre vers d’autres pays européens, indique-t-il.

« Beaucoup de gens veulent aller en Autriche. J’appelle un passeur qui va soudoyer des gardes pour passer les frontières en direction de la Grèce. Puis il leur montre des itinéraires secrets pour arriver en Albanie puis au Monténégro. Ça coûte 1 000 €. »

À partir de là, pour 1 500 € de plus, un deuxième groupe de trafiquants fait passer les réfugiés de Serbie en Autriche. Une grande partie de cet argent sert à acheter des fonctionnaires, dit Abu Ali.

La deuxième grande voie depuis la Turquie consiste en un long et le périlleux voyage en mer, le plus souvent dans un conteneur, à destination de l’Italie.

« En Italie, nous collaborons directement avec la Mafia qui contrôle les ports », dit Abu Ali. « Quelquefois, la police bloque le bateau parce qu’elle découvre des réfugiés à bord. Alors mon patron parle à ses contacts en Italie, qui donnent l’ordre de libérer le bateau et de le laisser naviguer jusqu’à destination.

« Mais habituellement ceci ne se produit pas, parce que la police a déjà été achetée par des chefs du réseau. Nous payons aussi le capitaine du bateau. Parfois, quand il voit que nous avons mis beaucoup de réfugiés, il exige plus d’argent. »

Abu Ali affirme aussi que, pour une somme beaucoup plus élevée (22 000 €), il peut amener des réfugiés (même sans documents d’identité) jusqu’au Canada, « grâce à des contacts dans l’administration ».

D’autres passeurs ont indiqué indépendamment au Sunday Telegraph qu’ils soudoient des contacts au sein d’ambassades occidentales pour obtenir des visas pour leurs clients.

Ca racket est la cause d’un commerce illégal qui vaut des milliards et, en même temps, coûte des centaines de vies.

Le United National estime qu’au cours de cette année seulement, au moins 4 270 personnes ont péri lors de ces tentatives.

« Tour revient à combien vous pouvez payer », indique Abu Ali.

Abu Ali est un des trafiquants « haut de gamme ». Lui-même et sa famille sont dans ce réseau depuis plus de 25 ans.

« Avant la guerre en Syrie, j’ai amené en Jordanie des réfugiés clandestins de la guerre d’Irak. Avant, j’ai travaillé en Égypte et en Libye ».

Il indique qu’il ne veut pas mettre ses clients dans des bateaux mal entretenus, parce qu’il ne veut pas « ruiner » sa « réputation ».

Cependant, même sur les itinéraires relativement sûrs proposés par Abu Ali et d’autres, un conteneur présente un risque de suffocation : les passeurs forent de petits trous dans les parois des conteneurs, mais si les conteneurs sont empilés de façon très proche, sur le navire les trous sont bouchés.

Au moins 14 clients d’Abu Ali S ont connu ce sort terrible cette année, dit-il.

Les réseaux de contrebande aident également à introduire des gens en Syrie (souvent des jihadistes étrangers qui veulent rejoindre les insurgés extrémistes).

Abu Ali indique qu’il a aidé une famille de musulmans des États-Unis à entrer dans le pays.

« Dans ce métier, nous ne nous demandons pas qui vous êtes, mais juste combien vous pouvez payer ».

Abu Ali voudrait faire passer un jour sa propre famille à l’étranger, de préférence au Canada, mais pour l’instant ces activités sont trop lucratives.

Complémentes d’enquête de Salam Rizk