Décryptage : « Immigration et délinquance, l’enquête qui dérange »

Décryptage : « Immigration et délinquance, l’enquête qui dérange »

01/12/2014 – PARIS (NOVOpress) – Le mardi 25 novembre, France 2, dans le cadre du magazine Infrarouge, a diffusé un documentaire de Christophe Nick et John Paul Lepers sobrement intitulé Immigration et délinquance, l’enquête qui dérange. « Qui dérange qui ? » peut-on se demander. Car elle ne va certainement pas déranger l’establishment politique. Peu de risques que ses auteurs soient attaqués en justice par une association quelconque au nom d’un prétexte bidon. D’ailleurs, cette enquête dérange tellement qu’elle a bénéficié d’une promotion élogieuse de la part du Monde et du Nouvel Observateur. Avouez qu’en matière de dérangement, on a déjà vu mieux…

Mais passons sur le titre, et lançons-nous dans cette fameuse enquête. On y découvre un John Paul Lepers attristé car, dans sa vie de tous les jours, il ne peut s’empêcher de faire le lien entre délinquant et immigré. Victime de dissonance cognitive, sa réalité quotidienne va à l’encontre de son idéologie, ce n’est vraiment pas acceptable. John Paul Lepers est non seulement triste, mais il est surtout « en colère » : le rapport immigration – délinquance est un sujet grave, et personne ne l’étudie sérieusement.

Et c’est là, au bout de cinq minutes de reportage, que l’on peut déjà jeter cette soi-disant enquête. Parce que dire que personne n’a étudié le lien immigration – délinquance, c’est tout simplement faux.
Ne parlons pas d’études menées par on ne sait trop quelle association considérée comme étant l’antichambre de la réaction ; pas plus des témoignages de policiers, magistrats ou gardiens de prison. Nous parlons d’études universitaires, menées par des chercheurs connus et reconnus par leurs pairs, respectant toutes les règles de la rigueur scientifique : il s’agit des travaux de Sébastian Roché et d’Hugues Lagrange, qui ont, le hasard fait bien les choses, été présentés par Novopress le 11 novembre dernier.

Soyons honnêtes : il est tout à fait possible que John Paul Lepers et Christophe Nick n’aient pas trouvés les travaux d’Hugues Lagrange lors de leurs recherches préliminaires. La question de la sur-délinquance de certains groupes ethniques n’y est après tout qu’un aspect parmi d’autres, et pas la question centrale du livre. Il est également possible qu’ils n’aient pas prêté l’attention que méritait Sociologie politique de l’insécurité, l’ouvrage étant assez indigeste.
Par contre, il est strictement impossible à tout Français étudiant sérieusement la question de l’insécurité de passer à coté du reste du travail de Sébastian Roché. C’est simple, Sébastian Roché, c’est le pape de la criminologie française. Toutes les politiques (non-policières) de prévention de la délinquance menées par les collectivités locales et les acteurs parapublics (bailleurs sociaux et transporteurs publics notamment) sont, de près ou de loin, inspirées de ses travaux.
Et La Délinquance des jeunes, ce n’est pas n’importe lequel de ses livres. C’est une étude passionnante et approfondie de la délinquance, vue du point de vue des jeunes. C’est cette étude qui a permis d’en savoir plus sur le parcours des délinquants, les liens entre délinquance et taille des fratries, ou encore avec le parcours scolaire. C’est cette étude qui a montré que 5% des délinquants commettent 50% des délits. Et c’est cette étude qui a démontré que, à niveau social comparable, les jeunes d’origine maghrébine sont plus délinquants que les Français de souche…

En clair, Christophe Nick et John Paul Lepers sont partis enquêter sans même essayer de voir ce que des universitaires avaient dit avant eux sur la même question. Cette absence totale de recherche est un gros problème : si la même enquête avait eu lieu il y a trente ans, nous aurions été contraints de reconnaître qu’elle était intéressante et que, si elle ne répondait pas à la question posée (prendre quelques exemples ne fait pas preuve), elle avait au moins le mérite de faire avancer la recherche. Le souci est que, depuis trente ans, la criminologie française a beaucoup avancée. Elle reste à des années-lumière de la criminologie anglo-saxonne ou belge, mais elle a suffisamment avancé pour que ce reportage soit totalement dépassé dès sa diffusion.

Mais poursuivons. Après quelques péripéties à Aubervilliers et dans la banlieue de Monaco, Christophe Nick et John Paul Lepers vont comparer deux villes, aux caractéristiques urbanistiques similaires et aux taux de délinquance comparables. Seules différence entre ces deux villes, le taux d’immigré, très fort dans la première, quasi-nul dans la seconde.
Quelles sont ces deux villes ? Montbéliard et Caen.
Et là, ça ne va plus, mais alors plus du tout. Car Montbéliard et Caen ne sont pas différentes seulement par leur proportion d’immigrés, mais aussi et surtout par leur taille. Jugez-en plutôt : Montbéliard, c’est une population municipale de 26 000 habitants et une aire urbaine de 162 000 personnes ; Caen, c’est une population municipale de 109 000 habitants, et une aire urbaine de 401 000 personnes. Oups.
Une différence de taille, pourrait-on dire. Christophe Nick et John Paul Lepers ont beau jeu de se justifier en disant qu’ils parlent de taux de délinquance et en multipliant les crimes et délits de Montbéliard pour que les circonscriptions de police apparaissent comme comparables, ça n’en reste pas moins une escroquerie intellectuelle complète.
En comparaison, prenons un cocker et un pit-bull, que comptons le nombre d’hommes tués par chacun des deux chiens, et doublons le résultat du cocker parce que le pit-bull est deux fois plus lourd. Cette métaphore est peut-être un peu vaseuse, mais nettement moins que le « travail » de Christophe Nick et John Paul Lepers.

Quand Christophe Nick et John Paul Lepers décident enfin de faire appel à un spécialiste (il était temps !), ils le choisissent avec soin, et sélectionnent Laurent Mucchielli. Ils auraient pu aller voir Sébastian Roché s’ils se doutaient de son existence, ou même rester à Paris pour interroger les experts de l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales. Mais non, ils vont voir Laurent Mucchielli, sociologue de formation, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Observatoire Régional de la Délinquance et des Contextes Sociaux, dépendant de l’université d’Aix-Marseille. Il s’est fait une spécialité de critiquer les chiffres officiels de la délinquance et de l’activité policière. Sa « période de gloire » médiatique à correspondu à l’ère Sarkozy, quand il courrait les plateaux de télévision pour expliquer, souvent avec raison, comment les statistiques de la délinquance étaient bidonnées et celles de l’activité policière ne voulaient rien dire.
C’est aussi, et même surtout, quelqu’un d’engagé à gauche, pour ne pas dire à l’extrême-gauche. Et c’est probablement le dernier des criminologues (mot qu’il refuse d’ailleurs, il ne voit que de la sociologie) à ne pas croire dans le sentiment d’insécurité et dans les incivilités, alors que ces deux concepts, développés par Sébastian Roché, sont absolument centraux pour qui veut comprendre la problématique de l’insécurité contemporaine.
Mais comprendre ce qu’est l’insécurité, Christophe Nick et John Paul Lepers n’en ont cure. Ce qu’ils veulent, c’est prouver, par tous les moyens possibles et imaginables qu’il n’y a pas de lien entre immigration et délinquance. Et pour ça, ils vont donc voir un sociologue qui, s’il décrypte parfaitement les chiffres officiels, ne comprend rien à ce qu’est l’insécurité d’aujourd’hui.

Que le lecteur me comprenne bien : à aucun moment dans l’interview Laurent Mucchielli ne profère de mensonge. Tout ce qu’il dit est absolument exact. Laurent Mucchielli dit la vérité, rien que la vérité… mais à cause de ses œillères idéologiques, il ne dit pas toute la vérité. Il ne dit pas que vivre dans un espace saturé d’incivilités est un enfer quotidien. Il ne dit pas que la seule différence entre insécurité « objective » et sentiment d’insécurité, c’est que le premier rentre dans une catégorie pénale et pas le second, mais qu’ils ont la même influence sur la vie des gens.

Quand une bande de racailles squatte votre hall d’immeuble, ce n’est pas de l’insécurité selon Mucchielli. Quand une jeune femme se fait traiter de pute dans la rue, ce n’est pas de l’insécurité selon Mucchielli. Quand des jeunes font des rodéos sous vos fenêtres jusqu’à 3 heures du matin, vous empêchant de dormir, ce n’est pas de l’insécurité selon Mucchielli. Quand vous vivez dans un environnement dégradé, que tous les signes de la bonne vie sociale s’effondrent autour de vous, et que tout dans votre espace urbain vous dit que les règles en vigueur ne sont pas celles de la civilité banale, ce n’est pas de l’insécurité selon Mucchielli.

Ces faits ne sont pas de l’insécurité, car ils ne rentrent dans aucune catégorie du code pénal, ne font pas de victimes au sens juridique et ne sont donc pas pris en compte par l’appareil statistique officiel. Pour autant, sont-ils moins réels que les statistiques policières ? C’est cela le sentiment d’insécurité, une réalité palpable, objective, compréhensible, dont les gens souffrent. Mais une réalité qu’on a encore du mal à mesurer. Ce qui permet à certains escrocs de la nier par idéologie.

Christophe Nick et John Paul Lepers donc, ne comprennent rien au sentiment d’insécurité, et le montrent magnifiquement dans la dernière scène de leur reportage. De retour à Montbéliard, John Paul Lepers discute avec des commerçantes disant qu’elles ont peur et que le quartier va de mal en pis. Soutenu par le chef de la police municipale, le journaliste a beau jeu de leur répondre que les chiffres sont bons, et il s’en va, sûr de son bon droit et de sa supériorité intellectuelle, en disant que si ces braves dames ont peur, c’est parce qu’elles y sont conditionnées.

Plus tôt dans le reportage, John Paul Lepers disait, à propos de Caen, que la délinquance y était relativement tolérée. Question à Christophe Nick et John Paul Lepers : des habitants de Caen ou de ceux de Montbéliard, lesquels souffrent le plus de l’insécurité ? Lesquels sont les plus susceptibles d’avoir peur de sortir de chez eux et de profiter de la vie ? Lesquels sont les plus heureux vis-à-vis de leur environnement urbain ? À en juger parce ce que l’on voit dans le reportage, les habitants de Montbéliard vivent dans un environnement beaucoup plus hostile que ceux de Caen. La faute aux immigrés ?

Anthony Florent (@AnthonyFlorent)
Diplômé en sciences-politiques et en criminologie.
Travaille dans la prévention de la délinquance.