La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (9)

La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (9)

11/11/2014- LAVAL (NOVOpress)
Il aura fallu cent ans pour que la société moderne, gangrenée par l’hyper-mobilité, la sur-consommation et le rejet pathologique du passé, se souvienne d’une guerre qui fut à l’origine d’un ethnocide sans précédent. Des générations de paysans et d’ouvriers ne reviendront jamais de quatre années d’un conflit indépassable dans l’horreur et l’héroïsme quotidien. Ceux-là mêmes qui eurent à affronter les sabreurs de Clémenceau le Rouge quelques années plus tôt lors des grandes grèves du début de siècle, fourniront sans rechigner les bataillons lancés dans la boue des tranchées. L’aristocratie française s’éteindra elle aussi dans les charges et les trous d’obus, « en casoar et gants blancs », sous le regard moqueur de l’industrie de l’armement. L’année 1918 verra naître la fin d’un monde.

Si notre attention est essentiellement dirigée sur la société de demain et les façons d’y parvenir, nous n’oublions pas que nous sommes les gardiens d’une tradition et d’une histoire. La Grande Guerre, par son ampleur folle, a touché chaque famille française, du plus petit village, à la grande métropole. Nos monuments aux morts en témoignent. Hors du consensus mou orchestré par l’Etat, il nous a paru indispensable d’évoquer cette tragédie humaine et la mémoire de nos ancêtres. Celle-ci nous appartient tout autant – et peut être même plus – qu’à d’autres.

Pour ce faire, nous avons choisi délibérément de suivre un de ces conscrits de 1914 à travers les lettres qu’il envoya quotidiennement à sa famille et ce jusqu’à son décès au front le 28 février 1915 (photo). Ces lettres furent publiées dans la presse locale pendant la période de guerre et restent inédites depuis. Si elles reflètent pleinement une époque (la propagande joue un rôle déterminant), on y découvre l’homme en arme avec toutes ses contradictions. Mais c’est surtout le quotidien effrayant des combattants que nous allons découvrir.

D’origine modeste – son père est journalier et sa mère femme de ménage –, Paul Vaseux naît le 6 janvier 1889 dans un petit village du Maine, sur les marches de Bretagne et Normandie. Incorporé à compter du 28 septembre 1907 comme engagé volontaire au 131ème régiment d’infanterie, le jeune homme se rengage successivement quatre fois et gravit les échelons de la hiérarchie militaire : caporal en 1908, sergent en 1911, sergent-major en 1913. Son état des services le décrit blond aux yeux bleus et d’une taille de 1,67 mètre. En décembre 1913 survient le décès de sa mère qui va marquer profondément le jeune sous-officier. Le 1er août 1914 on mobilise…

La huitième partie des lettres de Paul Vaseux


A la fin de l’année 1914, le 131ème régiment d’infanterie se bat autour de deux villages dont les noms, désormais historiques, rappellent des combats sanglants : Vauquois, observatoire d’où l’on domine 30 kilomètres de terrain, et Boureilles, clef de la route qui contourne l’Argonne.

Neuvilly, 27 décembre

« Je suis parti précipitamment lors de notre dernier repos et je n’ai pu vous écrire comme je vous l’avais annoncé. Il s’agissait de faire une nouvelle attaque sur Vauquois et Boureuilles.

Nous avons d’abord reçu une pluie torrentielle pendant une journée et une nuit complètes. Nos toiles de tente qui nous tiennent lieu de capuchon pendant la marche ou à proximité des lignes ennemies étaient traversées.

Le lendemain attaque violente sur tout le front. Violente réplique de l’ennemi qui nous a envoyé une mitraille infernale, tant balles, que schrapnels. Devant, derrière, tout autour de nous, les balles sifflaient et les obus éclataient. Dès que les balles nous tombaient trop près ou qu’une marmite se faisait entendre, plat ventre par terre et sac sur la tête. Puis, reprise du mouvement en avant et de nouveau, par terre, derrière le moindre abri que nous avions pu repérer pendant notre petit bond en avant. Nous arrivons enfin à la première ligne de feu occupée déjà par des marsouins enfouis dans leurs tranchées. Fusillade plus vive. Nous n’hésitons pas. A quelques mètres de nous des tranchées inoccupées avec 80 centimètres d’eau. Nouveau bond dans ces trous. Nous sommes enfin un peu à l’abri ; de l’eau jusqu’à la ceinture c’est vrai, mais les balles ne nous atteignent plus. Il faut souffler quelques instants car au signal donné, l’attaque va se déclencher.

C’est fait, il fait partir plus loin encore. Nous sommes trempés mais qu’importe, peut être allons-nous enlever ces fameuses positions. A 200 mètres des tranchées ennemies impossible d’avancer davantage. Les mitrailleuses installées sur les crêtes crachent tout ce qu’elles peuvent, les canons de Montfaucon nous envoient leurs marmites et les habitants des tranchées d’en face ne nous ménagent pas leurs pruneaux. Il est évident qu’il y a réciprocité de notre côté.
J’ai mis mon sac sur la tête le visage dans une petite cavité et je regarde les insectes qui sortent de terre pendant qu’au dessus de nous c’est un véritable enfer de feu. Un, deux, trois, dix obus nous tombent à quelques mètres à peine des extrémités, les balles ricochent à quelques centimètres de nous.

Il est 11 heures du matin et il faudra attendre 5 heures du soir pour faire le premier mouvement. Ah ! Oui, pendant ce temps on peut réfléchir. On fait son acte de contrition tous les quarts d’heure et on attend la mort avec résignation. Il serait impossible de sortir indemne de cette fournaise et quoique avec un peu d’espoir, on attend le sort qui nous est réservé. Enfin, le soir arriva et avec lui le calme. Aussitôt résurrection sur toute la ligne, quelques mots à voix basse avec le voisin et construction des tranchées. Il fait à tout prix conserver le terrain conquis. Au loin Boureuilles brûle.

Notre attaque s’était bornée à ce petit gain de terrain sans avoir pu compléter le mouvement et enlever ces positions quasi imprenables. Nos pertes étaient sensibles. Les morts heureusement étaient peu nombreux.

Enfin à 4 heures, on nous annonce la relève dans quelques instants. Nous plions bagages et à 6 heures 30 nous étions auprès d’un bon feu à quelques kilomètres à l’arrière. C’est d’ailleurs de ce bon coin de feu que je vous écris ».

22 Janvier 1915

« Pendant les 4 jours que nous venons de passer au repos je n’ai pu écrire, tellement nous étions mal installés. La journée de repos est en effet presque toute employée pour prendre soin des hommes et passer des revues d’effets, d’armes, de vivre de réserve, de munitions, de pieds, de chaussettes, de chaussures etc. La soirée est alors employée à nos petits soins personnels. Mais, cette fois, nous étions logés sous un toit à porcs et nous étions presque aussi mal que dans la tranchée. Il y faisait un froid terrible car il a gelé et neigé pendant ces 4 jours et je n’ai pas eu le courage d’écrire. C’est seulement après m’être rendu compte de l’inquiétude que pouvait vous causer mon silence que j’ai fait vivement la petite carte que vous avez du recevoir hier, me promettant d’écrire plus longuement dès qu’il serait possible. Le service automobile nous a transportés sur la moitié du parcours de l’arrière à l’avant, ce qui fait que pour quelques heures, me voilà à peu près confortablement installé. Quelle joie et quelle économie de forces nous procure ce petit voyage de 15 kilomètres en auto ! On a presque l’illusion de repartir vers le pays natal et il n’en faut pas davantage pour mettre le cœur en fête. Nous sommes devenus de véritables enfants auxquels un rien fait plaisir, surtout à ceux qui comme moi n’ont jamais repris le chemin de fer ni l’auto depuis leur débarquement du 5 août.

Je termine en vous annonçant ma première citation à l’ordre de la brigade pour conduite au feu lors de notre dernière attaque du 22 décembre dont je vous ai parlé longuement. J’avais fait mon devoir de mon mieux, mais, j’étais loin de penser avoir mérité une telle récompense. Mes chefs en ont jugé autrement et je vous assure que ça été pour moi une réelle satisfaction. Je vous quitte, car dans 3 heures nous allons repartir dans nos tranchées. Il pleut encore et c’est le dégel. Encore 10 ou 12 jours de mauvais temps à passer pendant lesquels je ferai mon possible pour vous envoyer un petit mot de temps en temps. »

Paul Vaseux est en effet cité à l’ordre de la brigade en date du 3 janvier 1915 : « A maintenu sa section sous un feu violent ».

A suivre…

Guillaume Le Carbonnel

Crédit photo : DR