La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (6)

La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (6)

20/10/2014 – LAVAL (NOVOpress)
Il aura fallu cent ans pour que la société moderne, gangrenée par l’hyper-mobilité, la sur-consommation et le rejet pathologique du passé, se souvienne d’une guerre qui fut à l’origine d’un ethnocide sans précédent. Des générations de paysans et d’ouvriers ne reviendront jamais de quatre années d’un conflit indépassable dans l’horreur et l’héroïsme quotidien. Ceux-là mêmes qui eurent à affronter les sabreurs de Clémenceau le Rouge quelques années plus tôt lors des grandes grèves du début de siècle, fourniront sans rechigner les bataillons lancés dans la boue des tranchées. L’aristocratie française s’éteindra elle aussi dans les charges et les trous d’obus, « en casoar et gants blancs », sous le regard moqueur de l’industrie de l’armement. L’année 1918 verra naître la fin d’un monde.

Si notre attention est essentiellement dirigée sur la société de demain et les façons d’y parvenir, nous n’oublions pas que nous sommes les gardiens d’une tradition et d’une histoire. La Grande Guerre, par son ampleur folle, a touché chaque famille française, du plus petit village, à la grande métropole. Nos monuments aux morts en témoignent. Hors du consensus mou orchestré par l’Etat, il nous a paru indispensable d’évoquer cette tragédie humaine et la mémoire de nos ancêtres. Celle-ci nous appartient tout autant – et peut être même plus – qu’à d’autres.

Pour ce faire, nous avons choisi délibérément de suivre un de ces conscrits de 1914 à travers les lettres qu’il envoya quotidiennement à sa famille et ce jusqu’à son décès au front le 28 février 1915 (photo). Ces lettres furent publiées dans la presse locale pendant la période de guerre et restent inédites depuis. Si elles reflètent pleinement une époque (la propagande joue un rôle déterminant), on y découvre l’homme en arme avec toutes ses contradictions. Mais c’est surtout le quotidien effrayant des combattants que nous allons découvrir.

D’origine modeste – son père est journalier et sa mère femme de ménage –, Paul Vaseux naît le 6 janvier 1889 dans un petit village du Maine, sur les marches de Bretagne et Normandie. Incorporé à compter du 28 septembre 1907 comme engagé volontaire au 131ème régiment d’infanterie, le jeune homme se rengage successivement quatre fois et gravit les échelons de la hiérarchie militaire : caporal en 1908, sergent en 1911, sergent-major en 1913. Son état des services le décrit blond aux yeux bleus et d’une taille de 1,67 mètre. En décembre 1913 survient le décès de sa mère qui va marquer profondément le jeune sous-officier. Le 1er août 1914 on mobilise…

La première partie des lettres de Paul Vaseux

La deuxième partie des lettres de Paul Vaseux

La troisième partie des lettres de Paul Vaseux

La quatrième partie des lettres de Paul Vaseux

La cinquième partie des lettres de Paul Vaseux

Au début octobre, le 131ème régiment d’infanterie stationne autour du château d’Abaucourt et de la ferme du même nom. Puis il vient s’articuler sur la cote 285, les bois de Bolante et la lisière est de la forêt d’Argonne. Entre deux bombardements de gros calibre et des heures de travaux de renforcements des tranchées, on procède à une succession d’attaques locales pour parfois ne gagner que cent mètres sur l’ennemi.


Le Neufour, 5 octobre.

« Depuis hier rien de nouveau ici. Nous restons sur nos positions où nous avançons très lentement. C’est la guerre de siège en campagne. J’ai vu plusieurs fois des convois de prisonniers nous en avons fait nous mêmes un certain nombre. Il y a parmi ces Allemands des jeunes gens de 16 ans qui ont à peine 2 mois d’instruction en même temps que des hommes très âgés. C’est dire que de l’autre côté on fait feu de tout bois pour tenir tête aux alliés. Espérons cependant que nous finirons bien par avoir raison de ces barbares, mais, je crois que ce sera dur.

L’hiver a déjà commencé par ici et s’il faut le passer entièrement ainsi, souvent au bivouac, nous pourrons dire que nous en aurons vu de durs. Enfin quoi qu’il arrive, j’espère à la victoire finale et je souhaite que ce soit avant la fin de l’année pour courir vous embrasser bien fort et me réchauffer au coin du foyer paternel ».

Les Islettes, 21 octobre

« Voilà un mois que nous occupons les mêmes positions sans pouvoir avancer. C’est une véritable guerre de siège. Notre régiment occupe des tranchées bien abritées au milieu de la forêt de l’Argonne et à 200 mètres des lignes allemandes. Terrés chacun dans nos trous, amis et ennemis, nous nous regardons ou plutôt nous nous attendons car, qui regarde, est sur d’être tué ou blessé. Cette situation que nous devons tenir à tout prix est énervante. Songez-donc, occuper un fossé de 1m50 garni de plaques en tôle et de feuillage au dessus de nous à travers lesquels nous avons réservé place pour l’œil et le fusil et au fond quelques brins de paille quelle existence. Et pendant ces jours et ces nuits presque sans sommeil, quelles pensées nous agitent. Ah ! Nous les revivons nos années de jeunesse, nous les repassons dans tous les sens à tel point que nous sommes complètement abrutis. Comme les jours de repos sont bons après cela ! Nous passons 2 ou 3 jours un peu en arrière pendant que d’autres occupent notre place. C’est le moment de se restaurer, de se reposer et d’écrire un mot. Encore heureux ceux qui comme moi ont une petite boite de comptabilité dans laquelle ils ont pu emporter un petit approvisionnement d’encre, plumes et papier à lettre. Quoique nous soyons tous de véritables frères dans nos fatigues, nos privations et nos misères, il est impossible de faire plaisir à tous. Et combien sont plus malheureux que moi, je peux même dire que je suis un des moins malheureux. Aussi, je ne peux me plaindre lorsque je vois ce qui se passe autour de moi. Des pères de famille déjà âgés sont avec nous, car les jeunes disparaissent ou plutôt ont disparu en majorité et il a fallu faire appel plusieurs fois à nos dépôts.

Tous nos approvisionnements continuent à arriver régulièrement. Le service de subsistance a été fait jusqu’à présent d’une façon vraiment admirable et il est à souhaiter qu’il continue à fonctionner ainsi jusqu’à la fin. Le linge nous arrive maintenant à peu près en suffisance. Dans quelques semaines tout notre monde aura à peu près ce qu’il lui faut. Le service des colis postaux a commencé et marche assez bien. Tous les jours nous recevons des arrivages assez considérables. La mère, l’épouse, la sœur, toutes ont travaillé pour leur soldat et ont joint au tricot et aux paires de chaussettes, la livre de chocolat, le papier à cigarettes et le tabac, et parfois même le sac de bonbons ou de biscuits. Qu’il est bienvenu le paquet lorsqu’il arrive. Tous les copains en profitent. Je crois que le destinataire a une joie plus grande à l’ouvrir que l’enfant à regarder ce que contient son sabot de Noël et au jour de l’an. A ce point de vue nous sommes redevenus de véritables enfants. Malheureusement l’hiver approche et commence à se faire sentir par ici. »

Forêt de l’Argonne, 6 novembre.

« Je voulais simplement aujourd’hui te parler de nos fêtes de la Toussaint. J’ai eu le bonheur de ma trouver à l’arrière pendant ces jours et j’en ai profité pour aller à la messe et aux vêpres. Dans tous les villages les prêtres ont été mobilisés comme tout le monde. Dans quelques autres où le prêtre avait dépassé l’age de mobilisation, il a été obligé d’émigrer comme les habitants. Or aux Islettes où je me trouvais, il y a des infirmiers et des ambulanciers qui sont prêtres. Lorsque leur service le leur permet et après autorisations des médecins qui en général sont très conciliants à ce point de vue, ils se détachent dans les communes voisines pour y aller célébrer la messe. J’ai donc eu la bonne fortune de pouvoir assister aux saints offices à l’occasion de ces fêtes de Toussaint. Comme c’était beau et triste tout à la fois. Il y avait une église remplie de soldats de tous grades, y compris notre général de division auprès duquel je me trouvais sans le savoir. Parmi ces jeunes gens il s’était formé un groupe d’excellents chanteurs qui nous a chanté des offices magnifiques. Aux principaux chants connus de tous, tout le monde chantait. C’était de toute beauté. Lorsque pendant 1 mois, 2 mois et quelquefois davantage, on a été obligé de ne pouvoir assister a aucun office religieux, tu ne peux pas te figurer la joie que nous procure une semblable faveur. On se croit ailleurs que sur terre, on revoit les quelques belles fêtes de jeunesse auxquelles on a pris part. Le cœur est attendri à tel point qu’il faut se retenir pour ne pas pleurer à chaudes larmes, tellement on se sent heureux d’âtre encore là au milieu de camarades favorisés comme toi. J’ai vu à côté de moi des vieux, (j’entends par là des soldats de plus de 30 ans) qui pleuraient de tout leur cœur.

Toujours est-il que je n’ai pas eu de plus grande joie morale, de plus grand réconfort, depuis mon départ ou plutôt depuis le jour de l’Assomption. Je me rappelle en effet avoir eu ce jour là la bonne fortune de pouvoir assister aux ( ) dans un petit village où nous venions d’arriver. Je crois d’ailleurs t’en avoir écris deux mots à cette époque. Mais ce n’était plus comme aujourd’hui. Nous n’avions pas vu le feu et il n’y avait pas longtemps que nous avions quitté Orléans. Quels souvenirs j’ai eu pendant toute cette journée pour vous tous et principalement pour notre bien chère mère ! J’avais d’ailleurs communié à son intention. J’aurais voulu par moments mourir pour l’aller retrouver. Je vois encore lorsqu’après les vêpres des morts, nous allâmes en procession au cimetière où sont enterrés beaucoup de soldats, parmi lesquels plusieurs de mes camarades, l’Officiant, autour duquel s’étaient groupés tous les séminaristes et prêtres soldats, chanter le Libera et le De Profondis. Comme c’était triste et consolant à la fois. Sur chaque tombe où a été plantée une petite croix, des camarades avaient apporté quelques fleurs et mis sur chaque croix une cocarde tricolore. Là, plus de 50 soldats dont 2 officiers reposent en paix et leur nombre grandit chaque jour. Comme je priais de grand cœur devant ces tombes pour tous mes camarades ».

A suivre…

Guillaume Le Carbonnel

Crédit photo : DR