[Entretien Novopress] Anne Le Pape : "Brigneau n’a jamais été autonomiste" (2/2)

[Entretien Novopress] Anne Le Pape : “François Brigneau n’a jamais supporté aucune censure” (1/2)

03/10/2014 – PARIS (NOVOPRESS)
La journaliste Anne Le Pape vient de publier François Brigneau dans l’excellente collection Qui suis-je ? des Editions Pardès. Conformément à la loi de cette collection, c’est une biographie ramassée en 120 pages qui est offerte aux lecteurs. Anne Le Pape réussit pleinement l’exercice en rendant un travail dense et très vivant qui ressuscite le grand journaliste « de la droite de la droite », qui aura couvert les plus grands événements de la deuxième partie du XXème siècle, lorsqu’il n’était mêlé directement à plusieurs d’entre eux. Un très grand journaliste, qui rehausse une profession souvent marécageuse. Une leçon de courage avec l’ambiance délicieuse de la France de Michel Audiard.

Propos recueillis par Pierre Saint-Servant


François Brigneau est décédé il y a seulement deux ans, pourtant son nom est quasiment inconnu du grand public et parfois même de sa famille politique. Votre ouvrage n’est donc pas seulement une biographie mais aussi un geste fort pour raviver la mémoire de celui que vous décrivez comme un des plus grands journalistes de sa génération ?

Du grand public, cela fait déjà quelque temps que le nom de François Brigneau est inconnu. Il n’a plus été question de lui dans les grands médias officiels depuis son entrée à plein temps à Minute, alors tout jeune hebdomadaire, en 1964. Auparavant, journaliste dans la « grande presse », il donnait des articles qui étaient repris par les agences et revendus aux journaux de province, à des magazines historiques ou même à l’étranger.

Dans sa famille politique, les lecteurs fidèles de Minute et de National Hebdo, qui sont encore nombreux – Dieu merci ! – se souviennent de ses articles avec émotion et enthousiasme, je le constate lors des signatures.

En 1965, un sondage de l’Ifop le classe encore comme deuxième journaliste de France. Puis c’est le grand silence, brisé seulement par le bruit des bombes (à Minute ou chez lui) et des procès… à l’exception d’une invitation de Jacques Chancel sur France Inter, à sa fameuse émission Radioscopie, en novembre 1974. Les auditeurs s’étonnent alors (en s’en réjouissant) d’entendre sur les ondes le témoignage d’un véritable homme de droite, fort de ses convictions. Mais Brigneau fait remarquer que cela fait plus de dix ans qu’il n’a pas été invité à la radio ! Et il ne le sera quasiment plus, sinon à Radio Courtoisie quelques années plus tard.

Dans sa famille politique, les lecteurs fidèles de Minute et de National Hebdo, qui sont encore nombreux – Dieu merci ! – se souviennent de ses articles avec émotion et enthousiasme, je le constate lors des signatures. Mais pour ce qui est de la jeune génération, vous avez raison, son nom est oublié. C’est même une des principales raisons qui m’ont donné envie d’écrire ce livre, pour que de jeunes lecteurs le situent et découvrent sa personnalité hors du commun et son œuvre.

Comment Brigneau est-il “entré en journalisme” et quelles furent les plus fameuses étapes de son itinéraire ?

François Brigneau lors d'une séance de dédicace.

François Brigneau lors d’une séance de dédicace.

Le jeune Emmanuel Allot – son vrai nom – a créé son premier journal à l’âge de 12 ans. Son titre en était David (influence de Dickens, pour Copperfield, et souvenir du jeune adversaire de Goliath). Il en a fabriqué un lorsqu’il était soldat, de 1939 à 1942. Puis un autre en prison (Le Passe-Muraille). Devenir journaliste était donc une idée bien ancrée en lui.

Ses premiers articles imprimés parurent en juin 44 ; l’époque n’était pas propice au lancement d’un jeune talent littéraire… Puis, aussitôt après-guerre, il est entré à Paroles françaises, dirigé par Pierre Boutang. Ce fut le premier d’une longue liste de titres où il passa, parfois brièvement, parfois plus longuement. Mais son talent lui permit de s’imposer à France-Dimanche (qui était alors un grand quotidien), de Pierre Lazareff, à Semaine du Monde, de Robert Hersant, à Paris Presse, ou encore à L’Aurore, de Robert Lazurick.

Il a été la figure phare de Minute, ce journal qui claquait « comme un drapeau et une paire de gifles » et qui passa d’un local rue du Croissant (dans le quartier qui était alors celui de la presse à Paris) à l’avenue Marceau, près de l’Etoile. Minute y est devenu propriétaire d’un immeuble, tirait à 300 000 exemplaires et employait une centaine de salariés.

Parallèlement à ces titres connus, il a toujours donné des papiers à de petits journaux défendant ses idées, ce qui lui a valu bien des déboires (La Dernière lanterne, La Fronde ou Minute, pour lequel il a quitté L’Aurore). Il a été la figure phare de Minute, ce journal qui claquait « comme un drapeau et une paire de gifles » et qui passa d’un local rue du Croissant (dans le quartier qui était alors celui de la presse à Paris) à l’avenue Marceau, près de l’Etoile. Minute y est devenu propriétaire d’un immeuble, tirait à 300 000 exemplaires et employait une centaine de salariés.

François Brigneau n’a jamais supporté aucune censure : cela non plus ne lui a pas rendu la vie facile ! Il a quitté des places en or pour sauvegarder sa liberté d’esprit.

Son oeuvre romanesque est encore moins connue que son oeuvre journalistique. Que doit-on en retenir ?

Son polar Pol Monopaul, repris sous son deuxième titre Faut toutes les buter, a tout de même créé le scandale en 2010, lorsqu’un éditeur de gauche, Jean-François Platet, l’a réédité. Didier Daeninckx, l’une des signatures des éditions Baleine dirigées par Platet, a alors mené une cabale pour monter contre lui ses auteurs. Platet, qui admirait le livre et ne voulait pas croire qu’il y avait des coups à prendre en le rééditant, avait été prévenu par Brigneau ! Il a d’ailleurs défendu son choix avec panache.

François Brigneau se voulait avant tout journaliste, « chroniqueur de l’instant », avant d’être écrivain. Il a parfois écrit des romans pour améliorer l’ordinaire. Le Manoir de Malheur l’amour, par exemple, a été écrit en une semaine pour dépanner Charles Frémanger, l’éditeur, qui avait un urgent besoin d’un titre. L’un de ses romans policiers, La beauté qui meurt, a reçu le prix de la littérature policière en 1954, remis par Arletty. Deux femmes, qui fut tiré à 100 000 exemplaires, a été écrit pour le feuilleton de Paris-Presse, au jour le jour.

François Brigneau se voulait avant tout journaliste, « chroniqueur de l’instant », avant d’être écrivain. Il a parfois écrit des romans pour améliorer l’ordinaire.

Son meilleur livre est sans conteste Mon après-guerre, qui retrace ses aventures journalistiques, ses rencontres et ses reportages, entre 1945 et 1964. Quel chef d’œuvre ! Quelle vivacité de plume ! Quelle patte ! Mais celui qui peut le mieux accrocher de jeunes lecteurs est sans doute L’Aventure est finie pour eux, réédité sous le titre Quand les armes se sont tues. Il s’agit d’une série de reportages autour de personnalités diverses (Léon Degrelle, le colonel Rémy, Arthur Koestler et d’autres). Le livre avait reçu le prix Albert Londres lorsqu’il est paru dans les années 50, mais un membre du jury ayant menacé de faire un scandale, le nom du bénéficiaire a changé.

Mais vous voyez, je bifurque. Vous m’avez interrogée sur les romans et j’évoque des souvenirs ou des reportages, car c’est vraiment là qu’il est le meilleur. Toutefois, dans la fiction, j’aime beaucoup ses nouvelles. Lorsqu’il reprend par exemple, pour les « revisiter » comme on aime à dire maintenant, les thèmes d’Alphonse Daudet, qui reste un auteur cher à son cœur. Je pense à La Dernière classe, dans le Cahier intitulé En réaction

Ces titres sont aujourd’hui introuvables. Y a-t-il des projets de réédition ?

Un certain nombre de titres sont encore disponibles. Des projets de réédition, il y en a, oui, par exemple autour de certains thèmes comme celui de la mer. Des choix de textes qui ne sont pas forcément parus en volumes.

Seconde partie de l’entretien samedi 4 octobre à 15 heures.


Vidéo de propagande du Parti des forces nouvelles où intervient François Brigneau, en 1975, contre le communisme.

Crédit photos : DR