La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (4)

La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (4)

29/09/2014 – LAVAL (NOVOpress)
Il aura fallu cent ans pour que la société moderne, gangrenée par l’hyper-mobilité, la sur-consommation et le rejet pathologique du passé, se souvienne d’une guerre qui fut à l’origine d’un ethnocide sans précédent. Des générations de paysans et d’ouvriers ne reviendront jamais de quatre années d’un conflit indépassable dans l’horreur et l’héroïsme quotidien. Ceux-là mêmes qui eurent à affronter les sabreurs de Clémenceau le Rouge quelques années plus tôt lors des grandes grèves du début de siècle, fourniront sans rechigner les bataillons lancés dans la boue des tranchées. L’aristocratie française s’éteindra elle aussi dans les charges et les trous d’obus, « en casoar et gants blancs », sous le regard moqueur de l’industrie de l’armement. L’année 1918 verra naître la fin d’un monde.

Si notre attention est essentiellement dirigée sur la société de demain et les façons d’y parvenir, nous n’oublions pas que nous sommes les gardiens d’une tradition et d’une histoire. La Grande Guerre, par son ampleur folle, a touché chaque famille française, du plus petit village, à la grande métropole. Nos monuments aux morts en témoignent. Hors du consensus mou orchestré par l’Etat, il nous a paru indispensable d’évoquer cette tragédie humaine et la mémoire de nos ancêtres. Celle-ci nous appartient tout autant – et peut être même plus – qu’à d’autres.

Pour ce faire, nous avons choisi délibérément de suivre un de ces conscrits de 1914 à travers les lettres qu’il envoya quotidiennement à sa famille et ce jusqu’à son décès au front le 28 février 1915 (photo). Ces lettres furent publiées dans la presse locale pendant la période de guerre et restent inédites depuis. Si elles reflètent pleinement une époque (la propagande joue un rôle déterminant), on y découvre l’homme en arme avec toutes ses contradictions. Mais c’est surtout le quotidien effrayant des combattants que nous allons découvrir.

D’origine modeste – son père est journalier et sa mère femme de ménage –, Paul Vaseux naît le 6 janvier 1889 dans un petit village du Maine, sur les marches de Bretagne et Normandie. Incorporé à compter du 28 septembre 1907 comme engagé volontaire au 131ème régiment d’infanterie, le jeune homme se rengage successivement quatre fois et gravit les échelons de la hiérarchie militaire : caporal en 1908, sergent en 1911, sergent-major en 1913. Son état des services le décrit blond aux yeux bleus et d’une taille de 1,67 mètre. En décembre 1913 survient le décès de sa mère qui va marquer profondément le jeune sous-officier. Le 1er août 1914 on mobilise…

La première partie des lettres de Paul Vaseux

La deuxième partie des lettres de Paul Vaseux

La troisième partie des lettres de Paul Vaseux

A l’issue du second combat de Cierges du 2 septembre 1914, le 131e régiment d’infanterie va être engagé dans ce que l’on va nommer le « miracle » de la Marne. Depuis fin août les soldats font retraite sous la chaleur et la pagaille. Le 8 septembre, c’est à Louppy que l’unité reçoit l’ordre du jour du général Joffre portant à la connaissance des troupes que l’ennemi a été battu dans les plaines de la Marne et que la marche en avant va commencer. Le sergent Paul Vaseux est enthousiaste devant le sursaut français.


8 septembre

« Je ne peux contenir ma joie et j’éprouve la nécessité de vous en faire part. Vous savez en effet que nos premiers combats furent des plus durs et ne donnèrent pas toujours le résultat souhaité. Malgré nos grands efforts l’ennemi avait commencé à envahir notre belle France. Depuis le premier jour les forces ennemies que nous avions à combattre nous étaient de beaucoup supérieures et pour éviter des luttes trop sanglantes et inutiles, la tactique fut de défendre notre sol sacré pied à pied, en attendant des renforts. Ceux-ci sont arrivés ces jours derniers et depuis hier, nous avons repris l’offensive. L’ennemi s’enfuit à toute vitesse devant nous. Depuis hier matin, nous avons avancé de 25 kilomètres. Aussi, tout le monde est dans la plus grande joie aussi bien le monde civil que le monde militaire. Hier, de nombreux convois d’émigrés sont retournés chez eux.

Dans notre petit camp, bivouac en plein air, c’était une joie délirante qui régnait hier soir à la nouvelle de nos succès. Le moral qui s’affaiblissait un peu à cause de la situation générale qui commençait à nous inquiéter est redevenu comme au départ. Les marches, les privations, les fatigues de toutes sortes ne comptent plus pour rien. Nous voulons continuer à marcher en avant coûte que coûte et à rejeter le plus tôt possible l’Alboche au delà de nos frontières. Après nous réfléchirons et nous nous reposerons. Jusque là point de repos. De l’avant, encore de l’avant, toujours de l’avant. La victoire finale nous aura coûté cher, mais qu’importe si le résultat est atteint.

Ce sera peut être cette seconde partie qui nécessitera le sacrifice de ma vie, mais s’il le faut, elle ne sera pas à regretter. Elle aura été comme celle de mes camarades une mort glorieuse et utile. J’aime à croire que cette première joie continuera et s’augmentera à la suite de nouveaux succès.

Cependant je ne voudrais pas vous faire croire que je veux vendre la peau de l’ours allemand avant de l’avoir tué. Si de notre côté nous sommes au succès, j’ignore ce qui s’est passé ces jours à l’autre bout de la frontière, et, quoique je désire vivement que les derniers combats de nos camarades du Nord aient donné les mêmes résultats que les nôtres ; je préfère avant de me livrer aux douceurs d’une joie complète, savoir ce qui s’est passé là bas. Déjà nous arrivent des bruits de victoire et même importants. Les rapports officiels viendront bientôt je l’espère, nous confirmer ces échos délicieux.

Comme c’est beau de voir un camp grisé par le succès. Partout, au clair de lune et après des feux de bivouac, les hommes étaient réunis et les chanteurs nous égayaient de tout leur cœur. Tous étaient enivrés des succès et ce n’était plus une joie intime qui régnait au fond de nos cœurs mais un délire exubérant qui envahissait la plaine et dont les échos ont certainement passé par delà les coteaux qui nous environnent pour réjouir et faire participer à nos joies nos camarades qui étaient aux avant-postes et nous gardaient contre l’attaque et la surprise.

Priez donc plus que de coutume pour remercier Dieu de ces premiers succès et lui demander de continuer à nous donner la victoire. Priez pour nos frères d’armes qui ont déjà payé de leur vie les résultats obtenus jusqu’alors. Priez aussi pour votre petit soldat qui a toujours bon pied, bon œil et espère bien aller jusqu’au bout. Priez pour notre chère maman qui doit elle aussi penser à son aîné ; qu’elle continue à le guider jusqu’à la fin ».

14 septembre, 16 heures

« La victoire que je vous annonçais dans ma dernière lettre devient plus nette et plus générale. Nous avançons sans arrêt, mais quelle désolation dans les contrées que nous traversons ! Ce sont les champs de bataille d’hier et tout est anéanti. Les maisons sont brûlées et pillées. Dans ces villages où nous avions été soigneusement choyés à notre premier passage, nous ne voyons plus que misère et famine. Les obus ont tout démoli, le feu qu’ils ont allumé a complété la dévastation de tous ces jolis petits pays. Les quelques maisons qui restent aux extrémités de ces bourgades ont été saccagées de fond en comble, les lits ont été emportés dans les champs où nous les retrouvons tout perdus par l’eau qui nous tombe dessus depuis 2 ou 3 jours, les armoires sont éventrées, le linge a été déchiré, brûlé, jeté aux abords des bâtiments.

Des vandales ont souillé tout ce qu’ils ont trouvé, jusqu’aux choses les plus intimes. Tous les objets d’art et d’ornements ont été brisés et jetés du grenier à la cave ou dans les champs. On ne peut se faire une idée de tous ces malheurs qu’en les voyant et ma plume est bien inhabile à essayer de vous en faire saisir un faible portrait.

Les pauvres vieux et enfants qui nous suivent pour voir ce qui reste de leurs demeures font la plus grande pitié. Ils ne peuvent croire à leur malheur et pleurent a chaudes larmes en contemplant les ruines de leur petit avoir. Ils sont sans gîte, sans vêtement sans argent et sans pain, chaque jour nous sommes à même de partager notre petite ration avec ceux-là qui sont bien plus malheureux que nous et nous le faisons de tout cœur.
Et quels spectacles sur le bord des routes. Les chevaux crevés et les tripailles d’autres animaux abattus pour l’alimentation des troupes empestent l’air. L’ennemi n’a pas eu le temps de les encaver et ceux qui viennent derrière nous le feront, car nous, nous filons en avant sans nous occuper du reste. Il faut poursuivre sans répit et nous poursuivons.

Mais qu’est-ce que cela en comparaison de ce que nous voyons en avançant. Ce ne sont plus des cadavres d’animaux qui répandent une odeur pestilentielle, mais bien des cadavres d’hommes. On n’encave plus les bêtes, on ne peut même pas enterrer les hommes. Des tranchées entières sont jonchées de cadavres allemands ou français. Depuis déjà plusieurs jours ces pauvres soldats sont tombés. Leur tête et leurs mains sont noircies et enflées et tout le corps entre déjà en décomposition. Lorsqu’on approche pour voir si on reconnaît quelqu’un, un frisson nous fait tressaillir, l’odeur qui se dégage nous fait éloigner, car il est impossible de reconnaître quelqu’un.

Nous continuons à filer de l’avant laissant à ceux qui nous suivent le soin de ramasser et d’enterrer nos malheureux frères d’armes.
Ah ! Terrible fléau que la guerre. Je comprends maintenant pourquoi ceux qui ont pu être témoin des horreurs de notre dernière guerre de 1870 ne peuvent retenir leurs larmes en narrant ce qu’il ont vu ».

A suivre…

Guillaume Le Carbonnel

Crédit photo : DR