La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (3)

La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (3)

22/09/2014 – LAVAL (NOVOpress)
Il aura fallu cent ans pour que la société moderne, gangrenée par l’hyper-mobilité, la sur-consommation et le rejet pathologique du passé, se souvienne d’une guerre qui fut à l’origine d’un ethnocide sans précédent. Des générations de paysans et d’ouvriers ne reviendront jamais de quatre années d’un conflit indépassable dans l’horreur et l’héroïsme quotidien. Ceux-là mêmes qui eurent à affronter les sabreurs de Clémenceau le Rouge quelques années plus tôt lors des grandes grèves du début de siècle, fourniront sans rechigner les bataillons lancés dans la boue des tranchées. L’aristocratie française s’éteindra elle aussi dans les charges et les trous d’obus, « en casoar et gants blancs », sous le regard moqueur de l’industrie de l’armement. L’année 1918 verra naître la fin d’un monde.

Si notre attention est essentiellement dirigée sur la société de demain et les façons d’y parvenir, nous n’oublions pas que nous sommes les gardiens d’une tradition et d’une histoire. La Grande Guerre, par son ampleur folle, a touché chaque famille française, du plus petit village, à la grande métropole. Nos monuments aux morts en témoignent. Hors du consensus mou orchestré par l’Etat, il nous a paru indispensable d’évoquer cette tragédie humaine et la mémoire de nos ancêtres. Celle-ci nous appartient tout autant – et peut être même plus – qu’à d’autres.

Pour ce faire, nous avons choisi délibérément de suivre un de ces conscrits de 1914 à travers les lettres qu’il envoya quotidiennement à sa famille et ce jusqu’à son décès au front le 28 février 1915 (photo). Ces lettres furent publiées dans la presse locale pendant la période de guerre et restent inédites depuis. Si elles reflètent pleinement une époque (la propagande joue un rôle déterminant), on y découvre l’homme en arme avec toutes ses contradictions. Mais c’est surtout le quotidien effrayant des combattants que nous allons découvrir.

D’origine modeste – son père est journalier et sa mère femme de ménage –, Paul Vaseux naît le 6 janvier 1889 dans un petit village du Maine, sur les marches de Bretagne et Normandie. Incorporé à compter du 28 septembre 1907 comme engagé volontaire au 131ème régiment d’infanterie, le jeune homme se rengage successivement quatre fois et gravit les échelons de la hiérarchie militaire : caporal en 1908, sergent en 1911, sergent-major en 1913. Son état des services le décrit blond aux yeux bleus et d’une taille de 1,67 mètre. En décembre 1913 survient le décès de sa mère qui va marquer profondément le jeune sous-officier. Le 1er août 1914 on mobilise…

La première partie des lettres de Paul Vaseux

La deuxième partie des lettres de Paul Vaseux

Alors que la 18e brigade d’infanterie doit garder les débouchés de St-Mihiel, le 131e régiment d’infanterie reçoit le 7 août 1914 la mission de tenir le pont de la ville. L’unité y stationne jusqu’au 9 puis prend la direction d’Haudainville et Troyon. Le 13 août, le régiment de Paul Vaseux continue sa marche en avant. On franchit Etain, Billy-sous-Mangiennes, Romagne-sous-les-Côtes. Voici ce qu’écrit le jeune sergent.


Le choc de l’affrontement à Signeulx a été terrible pour le 131e régiment d’infanterie. L’unité est réorganisée dans la région de Petit Xivry le 23 août au soir. Cependant la guerre de mouvement continue et les marches interminables sous le soleil de l’été creusent les rangs. Paul Vaseux reste optimiste malgré les difficultés du moment.

24 août, (8 heures)

« Nous reculons un peu en arrière pour nous reformer. Depuis trois jours, ce n’est plus l’infanterie qui combat, c’est la grosse artillerie. Nous ne pouvons absolument faire que la soutenir. Les petits canons de 75 ne peuvent rien faire pour le moment, le feu se tire à 12 kilomètres.

Personne ne peut se rendre compte de ce qu’est une canonnade pareille : il faut y être pour voir. Ah ! Terrible fléau que la guerre.

Je viens de voir passer les habitants de tous les pays à l’arrière. Femmes, enfants, vieillards, infirmes, tous s’entr’aident pour se retirer en emportant le plus possible, car la mitraille et l’ennemi ne laisseront pas pierre sur pierre. Les villages sont brûlés au fur et à mesure qu’ils sont occupés par les allemands : chaque soir, nous apercevons la lueur en plusieurs endroits. Tout brûle. Les allemands tuent, égorgent ou saccagent tout. Ils vont plus loin, ils réquisitionnent les femmes comme les bêtes et les violent. On ne peut croire à pareille forfaiture. Les Zoulous de l’Afrique ne sont pas pires. Ah ! Priez pour nous, pour notre succès et pour nos morts. Priez pour le rétablissement de nos blessés, pour les malheureux habitants de ces pays-ci qui sont plus affligés encore que nous. Priez pour la fin de ce carnage effroyable et que Dieu nous sauve.

Ecrivez-moi souvent, ne serait-ce qu’un mot. Cela fait si grand plaisir, dans l’état où nous nous trouvons. Après la bataille, la fatigue des marches et des privations est adoucie par ce petit mot de la famille qui pense à son enfant. Tout me va droit au cœur et y apporte un réconfort que rien autre ne pourrait me procurer. On oublie pour un instant les dures misères présentes et on relit ces quelques lignes que nous conservons tous comme des reliques lorsque le moral commence d’être atteint ».

Nantillois, 28 août.

« Après la grande bataille à laquelle nous venons de prendre part pendant 4 jours, nous sommes heureux de profiter d’une première journée de liberté destinée au repos et à nous reformer avec les renforts qui viennent d’arriver. Nous avons eu avec les 4e et 5e corps une mission excessivement difficile et pénible. Malgré tous nos efforts qui furent magnifiques et une défense héroïque, nous fûmes obligés de battre en retraite, car la supériorité du nombre de l’ennemi était trop grande.

Nous faisions partie de cette armée chargée de résister à l’invasion allemande à la frontière de la Belgique et du Luxembourg et c’est à la suite de notre insuccès que l’armée ennemie est entrée en France. Les journaux en ont un peu parlé. Vous avez du les voir.
Toute la grosse artillerie passe ici depuis ce matin. Les renforts de toute catégorie se concentrent par ici et je crois que nous sommes encore à la veille d’une grande bataille. Qu’en adviendra-t-il ? Je l’ignore.

On parle déjà que les allemands reculent et que Strasbourg serait pris. Je veux le croire mais il court tellement de faux bruits chaque jour, que j’accepte tout, mais avec réserve ».

Le 2 septembre 1914, un second combat d’importance s’engage pour le 131e RI. Le village de Cierges va être le centre d’un corps à corps sanglant. Dès la pointe du jour, la fusillade éclate sans répit. La lisière du bois d’Ermonts est le théâtre de charges héroïques. L’ennemi est refoulé mais à la nuit tombante, les unités sont complètement désorganisées.

2 septembre

« Un petit instant de liberté et je vous le consacre, non qu’il y ait beaucoup de nouveau, mais seulement pour vous donner signe de vie. Nous avons beaucoup de mal à retenir la formidable masse qui veut nous envahir. Déjà dans le Nord, nous faiblissons. Ici, nous n’avançons pas, loin de là, mais nous reculons très doucement, et comme la famine va bientôt envahir l’Allemagne toute entière, il sera impossible à ces fameux boches de continuer dans un mois d’ici. Je crois d’abord que c’est la tactique adoptée pour éviter une trop grande effusion de sang et arriver quand même au résultat final, la victoire, moins de gloire peut être, mais plus d’humanité. N’est-ce pas superbe !

Je viens de voir rentrer quelques blessés. Comme c’est triste ! Ces pauvres malheureux sont tout couverts de sang. Ils sont à bout de forces. Les infirmiers et tout le personnel désigné pour les secourir et les panser travaillent bien. Les aumôniers se dévouent également de tout leur cœur. Ils accompagnent les convois jusqu’à l’arrière du champs de bataille et en dehors de la question religieuse, se dépensent énormément pour nos frères d’armes.

Depuis bientôt quinze jours, la canonnade gronde avec un fracas épouvantable. Les obus pleuvent, heureusement plus souvent en arrière ou en avant que sur nos lignes. Et nous restons tous courageusement sous cette mitraille jusqu’à ce que la voix de nos chefs nous commande la retraite.

Au cours de cette semaine, je suis passé à Varennes, joli petit chef-lieu de canton de la Meuse où Louis XVI fut arrêté, j’ai vu la maison où il logea comme prisonnier.

Cette nuit j’ai été obligé, avec quelques-uns de mes camarades, de coucher à la belle étoile. La terre est chaude pendant le jour par ces chaleurs qui ne nous ont pas quittés depuis notre départ, mais les nuits sont très longues et froides, et ce matin j’étais littéralement gelé en me réveillant.

Heureusement nous avions touché la veille au soir la ration d’eau-de-vie et je vous assure qu’elle était la bienvenue.

L’ordre de départ vient de nous être donné. Encore cinq minutes et nous serons sur la grande route. J’en profite donc pour terminer cette petite missive et vous assure que tout va bien pour le moment, pas le moindre bobo, beaucoup de fatigue mais supportée facilement, quelques privations mais sans trop en souffrir. Le sacrifice demandé est considérable, mais nous sommes généreux et l’acceptons franchement.

Au revoir donc et j’espère à Noël aller manger l’oie et faire avec vous le traditionnel réveillon.

En attendant la réalisation de ces espérances, je vous embrasse tous, de tout mon cœur et me recommande à vos bonnes prières ».

7 septembre

« Le temps n’a cessé d’être superbe et les ravitaillements se sont toujours bien faits. Les marches sont pénibles et ce qui nous a manqué depuis plusieurs jours c’est le repos.

Nous marchons jusqu’à une heure avancée dans la nuit ; arrivés, il nous faut faire la cuisine pour le soir et le lendemain, lorsque nous avons pris notre café et éteint les feux, nous nous étendons sur la botte de paille ou la gerbe de blé ou d’avoine que nous avons trouvée le long de la route, et à la clarté de la lune, le régiment s’endort. Ces derniers jours, nous avons dormi 2 ou 3 heures par nuit et je vous assure que nous en aurions préféré davantage. Enfin, malgré tout, je ne me sens pas trop fatigué. Je puis continuer à mener cette vie de campagne qui a quand même parfois des moments moins pénibles ».

A suivre…

Guillaume le Carbonel

Crédit photo : DR