La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (4)

La terre et les morts : notre devoir de mémoire 1914 – 1918 (2)

15/09/2014 – LAVAL (NOVOpress)
Il aura fallu cent ans pour que la société moderne, gangrenée par l’hyper-mobilité, la sur-consommation et le rejet pathologique du passé, se souvienne d’une guerre qui fut à l’origine d’un ethnocide sans précédent. Des générations de paysans et d’ouvriers ne reviendront jamais de quatre années d’un conflit indépassable dans l’horreur et l’héroïsme quotidien. Ceux-là mêmes qui eurent à affronter les sabreurs de Clémenceau le Rouge quelques années plus tôt lors des grandes grèves du début de siècle, fourniront sans rechigner les bataillons lancés dans la boue des tranchées. L’aristocratie française s’éteindra elle aussi dans les charges et les trous d’obus, « en casoar et gants blancs », sous le regard moqueur de l’industrie de l’armement. L’année 1918 verra naître la fin d’un monde.

Si notre attention est essentiellement dirigée sur la société de demain et les façons d’y parvenir, nous n’oublions pas que nous sommes les gardiens d’une tradition et d’une histoire. La Grande Guerre, par son ampleur folle, a touché chaque famille française, du plus petit village, à la grande métropole. Nos monuments aux morts en témoignent. Hors du consensus mou orchestré par l’Etat, il nous a paru indispensable d’évoquer cette tragédie humaine et la mémoire de nos ancêtres. Celle-ci nous appartient tout autant – et peut être même plus – qu’à d’autres.

Pour ce faire, nous avons choisi délibérément de suivre un de ces conscrits de 1914 à travers les lettres qu’il envoya quotidiennement à sa famille et ce jusqu’à son décès au front le 28 février 1915 (photo). Ces lettres furent publiées dans la presse locale pendant la période de guerre et restent inédites depuis. Si elles reflètent pleinement une époque (la propagande joue un rôle déterminant), on y découvre l’homme en arme avec toutes ses contradictions. Mais c’est surtout le quotidien effrayant des combattants que nous allons découvrir.

D’origine modeste – son père est journalier et sa mère femme de ménage –, Paul Vaseux naît le 6 janvier 1889 dans un petit village du Maine, sur les marches de Bretagne et Normandie. Incorporé à compter du 28 septembre 1907 comme engagé volontaire au 131ème régiment d’infanterie, le jeune homme se rengage successivement quatre fois et gravit les échelons de la hiérarchie militaire : caporal en 1908, sergent en 1911, sergent-major en 1913. Son état des services le décrit blond aux yeux bleus et d’une taille de 1,67 mètre. En décembre 1913 survient le décès de sa mère qui va marquer profondément le jeune sous-officier. Le 1er août 1914 on mobilise…

La première partie des lettres de Paul Vaseux

Alors que la 18e brigade d’infanterie doit garder les débouchés de St-Mihiel, le 131e régiment d’infanterie reçoit le 7 août 1914 la mission de tenir le pont de la ville. L’unité y stationne jusqu’au 9 puis prend la direction d’Haudainville et Troyon. Le 13 août, le régiment de Paul Vaseux continue sa marche en avant. On franchit Etain, Billy-sous-Mangiennes, Romagne-sous-les-Côtes. Voici ce qu’écrit le jeune sergent.


Saint-Mihiel, 8 août 1914 (21h00)

« Aujourd’hui encore nous sommes revenus coucher à Saint-Mihiel et Dieu sait si nous sommes heureux de pouvoir ce soir encore, coucher dans un lit laissé par le 161e d’infanterie.

…J’espère bien moi aussi revenir, mais qu’importe s’il le faut, nous saurons mourir en luttant vaillamment jusqu’à notre dernier souffle pour assurer la victoire et la paix et la liberté à notre cher pays.

Il me semble qu’il serait préférable de mourir sur le champs de bataille que de revenir avec un ou deux membres de moins. Je ne puis me faire à l’idée que je pourrais retourner à Beaumont avec une jambe ou un bras de moins. La mort me paraîtrait désirable et pourtant la vie à tout prix, c’est bien ce que demande chacun de nous.

Enfin pour le moment tout va bien. Jusqu’à aujourd’hui nous avons eu à souffrir en aucune façon, ni des marches trop pénibles, ni de provisions faisant défaut, ni même de coups de fusil emportant quelques-uns d’entre nous. Nous sommes en ballade. Et cette ballade finira quand ? Je l’ignore. »

16 août

« Hier et aujourd’hui j’ai pu profiter d’une heure de liberté dans le courant de l’après midi pour assister aux vêpres. Lorsque j’ai entendu chanter l’Ave Maris Stella et le Magnificat, ainsi que d’autres chants auxquels j’ai pu prendre part, je n’ai pu retenir mes larmes. Je ressentais cette grande consolation morale que je trouve près de l’autel ; et dans ce moment de sacrifice et de souffrance comme on est heureux de pouvoir causer avec Dieu dans son sanctuaire. C’est le père, l’ami auquel on confie sans aucune restriction toutes ses petites misères, auquel on offre tout cela et même sa vie en expiation de ses fautes. S’Il le veut, que sa volonté soit faite. Je suis complètement décidé à accepter tout ce qu’Il voudra. Peut être dans quelques jours irai-je là-haut, retrouver, ma mère, j’en serais très heureux et je ne vous oublierais pas. Si au contraire Dieu juge que ma présence est encore utile ici-bas pendant quelques temps, il permettra que les balles ne m’atteignent pas. Priez bien pour Maman, pour moi et pour notre succès.

J’ai vu déjà quelques tombes des premiers tombés et particulièrement d’un hussard du 14e qui, blessé sur le champs de bataille a été achevé avec une barbarie inimaginable.

Les sauvages ne sont pas pires que certains de ces brigands entre les mains desquels je souhaite de ne jamais tomber. La mort immédiate au feu est de beaucoup préférable.

Dans un ou deux jours, nous allons certainement nous battre sérieusement, car les premières rencontres ont déjà eu lieu et les masses s’y concentrent rapidement.
Jusqu’à présent, nous n’avons manqué de rien. Le service de subsistance est assuré dans d’excellentes conditions. Les petites choses que nous devons acheter chez l’habitant manquent déjà. Nous ne pouvons pas trouver de vin. Les régiments qui nous ont précédés ont épuisé toutes les ressources. Enfin si le service de ravitaillement peut continuer à marcher comme il a fait jusqu’à présent, tout ira bien. Tout à été prévu et fonctionne à la perfection.

On vient de rappeler. Nous partons dans une heure pour une destination inconnue.

Où serai-je demain ? Je n’en sais rien.

Au revoir et bon courage ! Acceptez avec résignation les sacrifices actuels. Dieu me guide et fera de moi ce qu’il voudra. Je suis entièrement à lui ».

Le régiment est engagé le 22 août 1914 à Signeulx dans la lutte pour Longuyon. L’ennemi, solidement retranché sur les hauteurs au nord de la voix ferrée Buzancy-Signeulx cause d’énormes pertes au 131ème régiment d’infanterie. Paul Vaseux, qui vit là son baptême du feu, témoigne de la brutalité du choc.

23 août

« Nous venons de livrer la première grande bataille sur le bord de la frontière belge et luxembourgoise. Notre régiment à souffert. Nous attendons à l’arrière quelques renseignements pour savoir où nous rassembler. Notre régiment a été le premier à donner sur le coin. Il a dû se replier un peu en désordre, pendant que d’autres régiments à l’arrière arrivaient à notre secours et couraient reprendre nos positions.

On ne sait pas exactement ce qui s’est passé. Chacun raconte le fait à sa façon. Ce qui est certain, c’est que nous avons reçu un baptême de feu terrible. Les balles et les obus pleuvaient à verse. C’est à se demander comment nous avons pu en échapper.

Beaucoup sont tombés. Chez eux, la proportion en tués et en blessés est beaucoup plus considérable que chez nos hommes. Nous avons des unités entières sans officiers. Notre colonel est blessé, notre lieutenant-colonel et deux commandants, au moins cinq capitaines tués ou blessés et beaucoup de lieutenants. Plusieurs sergents-majors, trois certainement sont morts sur le champs de bataille.

Et les pauvres blessés ! Je ne sais ce qu’ils sont devenus. Peut être l’ennemi en a-t-il achevé une grande partie comme il a coutume de le faire.

Le canon gronde depuis hier matin, car j’oubliais de vous dire que c’est hier 22 août, de 4 heures à 10 heures, que nous avons donné notre coup de feu.

Et les malheureux habitants ! Les femmes, les vieillards, les enfants se sauvent dans les pays voisins ; tout ce pauvre monde a enterré ce qu’il a pu et est parti en pleurant. Ah ! Comme on les sentait frères de cœur avec nous. Ils nous donnaient tout ce qu’ils avaient, nous encourageaient et nous suppliaient de ne pas laisser les allemands fouler le sol français. Ils passaient la nuit avec nous à nous préparer des aliments, du café, etc…

La veille du combat, nous étions passés à Longuyon, petite ville frontière qui était occupée par les allemands quelques jours auparavant. Les habitants, en nous voyant traverser le pays, car notre division était en tête pour poursuivre les allemands, s’étaient installés sur les trottoirs et les bords de la route et nous distribuaient du vin, du café, des gâteaux, des allumettes (nous ne pouvions plus en trouver depuis trois jours), de la charcuterie, du pain. Il fallait voir avec quel cœur ils nous donnaient tout cela. Il me semblait que nous donnaient en même temps une moitié de leur cœur, tellement on sentait leur générosité.

Quelques jours auparavant, nous étions passés près de la tombe où sont enterrés quelques centaines d’hommes du 130, et je vous assure que tous les cœurs étaient bien serrés en rendant les honneurs aux restes de nos malheureux frères qui nous avaient précédés au feu. J’ai vu quelques blessés, mais il était interdit de les interroger pour ne pas les fatiguer. Je n’ai vu aucun homme de connaissance ».

23 août, (11 heures)

« Encore une pause. J’en profite pour continuer ma lettre et j’ai hâte de vous dire que je suis en bonne santé. Je n’ai pas un cheveu de tombé ; quoique nous soyons embouteillés dans une très mauvaise situation, aucun ou presque aucun de ceux qui étaient avec moi n’a été atteint. Nous avons été remplacés par ceux de la 10ème division et une partie du 4ème corps, sinon le 4ème corps tout entier ».

A suivre…

Guillaume le Carbonel

Crédit photo : DR