[Mémoire ouvrière] La révolte du Bouton à Méru en 1909

[Mémoire ouvrière] La révolte du Bouton à Méru en 1909

25/08/2014 – MERU (NOVOpress)
Au début du XXème siècle, la petite ville de Méru, dans l’Oise, est déjà considérée comme la capitale de la nacre. Cette localité, située à 50 km au nord de Paris, est dès le XVIIème siècle un lieu d’intense activité tablatière, c’est-à-dire de fabrication d’objets de petite taille en matière organique. Les paysans des campagnes alentour exercent alors à domicile les mois d’hiver lors des saisons agricoles défavorables. Ils fabriquent des objets luxueux en os, ivoire, écaille, ébène et surtout nacre. La demande concerne tout autant des éventails, carnets de bal, dominos que de simples boutons. Il faut dire que le sous-sol de la région regorge de traces de coquillages exotiques : troca indonésien, burgau de Singapour, haliste du golfe du Mexique… Les paysans trouvent ainsi dans la tabletterie un travail de complément fort utile.

L’essor capitaliste du XIXème siècle va entraîner une explosion de l’emploi dans ce secteur avec la croissance du marché de la mode et du vêtement de luxe : 4.000 salariés en 1800, 7.400 en 1855 et jusqu’à 10.000 en 1914.

Les conditions de travail liées à l’outillage mécanique sont pénibles et harassantes. « D’abord, le sciage au moyen d’une scie circulaire roulant à une vitesse vertigineuse. Indépendamment de l’air vicié de vapeurs et de poussières qu’il respire, le scieur est continuellement exposé à des accidents. Les scieurs à qui manque des bouts de doigts ou des doigts entiers ne sont pas rares. Puis le découpage du bouton brut ; ensuite le tournage, qui sert à donner les façons de bourrelets, de cuvettes, de fantaisies, etc. Découpeurs et tourneurs, travaillant penchés sur leur meule ou sur leur tour, en avalent de la poussière de coquillage au long d’une journée ! », note Jean-Baptiste Platel, responsable de l’Union des tabletiers de l’Oise.

« À 35 ans, tous les ouvriers sont asthmatiques en raison de la poussière qu’ils respirent pendant le travail. Beaucoup sont plus gravement hypothéqués encore. Qu’ils travaillent en usine ou chez eux, les conditions d’hygiène sont déplorables. On entasse facilement 15 ouvriers là où raisonnablement on en pourrait mettre 8. Nulle part le moindre ventilateur ou aspirateur. » ajoute t-il. La journée de travail débute à 7h00 pour se terminer à 19h00. Les enfants peuvent être embauchés dès l’age de 12 ans avec un salaire 70% inférieur à celui des adultes. Les femmes touchent quant à elles un salaire correspondant à 40% de celui d’un homme. Parallèlement, « en dix ans, des fortunes colossales se sont édifiées ; des châteaux se sont dressés à l’entrée de nos villages », écrit encore Platel.

Une crise des débouchés surgit au début du XXème siècle due en grande partie à l’augmentation exponentielle de la production («  Les patrons se ruèrent vers les profits ; il fallait produire, encore produire ») et la nouvelle concurrence japonaise qui parvient à vendre, malgré les taxes, des boutons à prix inférieur. Les patrons décident de répondre à cette crise par une augmentation des règlements intérieurs, des baisses de salaires et des licenciements.

En 1907, un premier conflit éclate à Lormaison au sein de l’usine Tabary. Le succès remporté par les grévistes s’avère mitigé, mais cette première action collective permet à l’Union des tabletiers de l’Oise de renforcer ses effectifs et de mettre au point des orientations précises.

Meru2En mars 1909, alors que l’activité économique semble revenue, la chambre syndicale des fabricants de boutons de nacre annonce une baisse de 25% des rémunérations et l’instauration de règlements intérieurs plus stricts dans les usines.

Le mercredi 3 mars à 16h00, les ouvriers de l’usine Schindler à Andeville cessent le travail. Traditionnellement, les établissements d’Andeville avaient la réputation de mieux payer leurs ouvriers que dans le reste de la région. Cette fois, les patrons désiraient lisser les salaires vers le bas.Une première rencontre s’organise entre patrons et grévistes le 5 mars 1909, sans succès. Dès le début du conflit, la population d’Andeville met en place des actions solidaires avec la constitution de « soupes communistes ». Puis on bloque la sortie des stocks de boutons hors de la commune pendant que certains tentent d’empêcher les ouvriers non grévistes de travailler en stoppant l’approvisionnement en matières premières.

Le 8 mars, le grève s’étend à la commune d’Amblainville. Le maire, furieux, menace de supprimer à ses administrés les secours du bureau de bienfaisance. Qu’importe ! La solidarité ouvrière se met en place dans toute la région. Le 27 mars, soit après 23 jours de grève, 19 enfants partent en gare de Méru pour être accueillis dans des familles de camarades allumettiers de Saintines. « Pour aider les boutonniers, il suffit que chacun assure le couchage et la nourriture d’un enfant pour la durée de la grève. Haut les cœurs ! A bas les égoïstes ! Et que chacun prenne ses responsabilités ! », proclame une affiche de l’une des nombreuses sections syndicales. La grève touche bientôt 12.000 ouvriers et ouvrières boutonniers. Méru, Andeville, Lormaison, Saint-Crépin, Val D’Ampièrre s’opposent à la tentative de diminution des salaires par les patrons. Ceux-ci, au nombre de 42, gros et moyens et presque tous maires de communes, sont réunis au sein d’une chambre syndicale. S’y ajoutent 25 autres non syndiqués.

Le 27 mars au soir, quelques vitres volent en éclats dans l’usine Daudel. On annonce l’envoi de nouveaux gendarmes et de dragons. « Le gouvernement prépare un nouveau Draveil », prophétise Pierre Tesche du journal L’Humanité.

Le lendemain 28 mars, un cortège de grévistes se rend à l’usine Delamotte à Amblainville et moleste le patron et son épouse. A Méru, la foule arrache les grilles de l’usine Doudelle, les portes sont enfoncées et le mobilier saccagé.

Le 29 mars, des incidents éclatent avec les gendarmes. La tension monte. Le 1er avril 1909, les principaux patrons ayant signés la veille un accord salarial, refusent de l’appliquer et maintiennent les portes de leurs usines fermées. Dans les fabriques ré-ouvertes, les dirigeants se livrent à des manœuvres et brimades qui finissent par irriter les ouvriers. Le conflit s’ouvre à nouveau.

La nuit du 9 au 10 avril, la région connaît des émeutes sans précédents. Lormaison et St-Crépin sont les cibles de la colère de plus de 600 ouvriers. Une charge des forces de l’ordre fait 10 blessés graves. Les arrestations pleuvent. « Bureau syndical arrêté, l’état de siège », titre L’Humanité. Les villes sont quadrillées par des patrouilles de gendarmes et de hussards qui ont le coup de sabre facile.

Le 1er mai 1909, 5.000 manifestants se rassemblent, venus de toute la contrée. « La volonté des grévistes ne fléchit pas. Le 1er mai, tout le monde lâche le travail. Une grande concentration, à laquelle prennent part au moins 5.000 ouvriers, se déroule à Méru. Un meeting est tenu dans un enclos derrière le bois du Moulin Rose, le préfet ayant interdit de le faire sur la place des Armes. Le lendemain, manifestation à Andeville et nouveau meeting dans un enclos. Ces manifestations durant les deux jours, exercent une influence sur les patrons qui résistent encore. Ces derniers sentent que les ouvriers ne sont pas à bout de forces », note Jean-Baptiste Platel. En effet, après 8 longues semaines de grève, les patrons acceptent finalement le 2 mai, de revenir aux accords conclus le 31 mars et qu’ils avaient refusé d’appliquer. La victoire est amère pour les ouvriers qui n’obtiennent qu’un accord a minima.

Cependant, « toute chose, même malheureuse, à son bon côté. Les travailleurs du bouton qui avaient encore foi en la toute-puissance du bulletin de vote en sont quelque peu revenus. Ils ont appris à ne compter que sur eux-mêmes et à ne plus se fier aux belles promesses des aspirants Quinze-mille. Aussi, ils se chargent eux-mêmes de la besogne qui les regarde. Quoique ces messieurs aient fait placarder sur tous les murs que les déprédations commises ne pouvaient être que l’œuvre d’étrangers à la région, cela n’a pas empêché quarante-cinq des nôtres, tous du pays, d’être condamnés au chiffre global de 7 ans de prison », écrit encore le responsable de l’Union des tabletiers de l’Oise.

Une belle leçon du syndicalisme révolutionnaire d’avant la grande boucherie européenne.

Guillaume le Carbonel

Crédit photos : DR

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Sources :
Le goût de l’émeute, manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la Belle Epoque, Anne Steiner, l’Echappée 2012
“La grève des boutonniers de l’Oise“, Jean-Baptiste Platel in La Vie ouvrière N°4,5,6 et 7
L’Humanité, 29 mars, 10 avril 1909