Conte de la barbarie ordinaire, de Marie Gillois (extrait)

Conte de la barbarie ordinaire, de Marie Gillois (extraits) 2/2

Divorcée de son mari converti à l’Islam, une jeune femme, Marie Gillois, s’est trouvée contrainte d’emménager avec ses quatre enfants dans une cité sensible du 20e arrondissement de Paris. Ce qui au départ lui semblait être le paradis – un appartement suffisamment grand pour sa famille, avec un loyer adapté à ses moyens – est vite devenu un enfer : trafics de drogue, racisme anti-blanc, agressions gratuites, tournantes, dictature de la racaille…

Pendant des années, elle a vu, subi, encaissé, alors que les institutions fermaient les yeux. Pire, elle a vu son fils être contraint de rejoindre une bande de dealers, et stocker de la drogue dans sa chambre, et s’est trouvée impuissante à l’aider. C’est cet enfer de plusieurs années, cette vie dans la peur, qu’elle raconte dans un livre bouleversant, Conte de la barbarie ordinaire, publié chez Grasset en 2013.


Conte de la barbarie ordinaire, de Marie Gillois

Conte de la barbarie ordinaire, de Marie Gillois

« Au pied du camion où l’on se bouscule, le corps de Louis se trouve projeté contre celui d’une fillette aux boucles brunes, tandis que Foucène lui-même s’écroule sur Louis. S’ensuit un méli-mélo de bras, de jambes et de cris, et une chute générale dans la poussière du chantier. La fille a de ravissants yeux noirs, et il faut bien avouer que plus d’un garçon a essayé de la bousculer un peu, pour toucher sa peau mordorée ou simplement effleurer sa robe. Louis et Foucène se relèvent vite et aident la petite à en faire autant. Mais elle les repousse, et secouant sa robe couverte de terre, elle leur lance un regard de feu, et ces mots :
– Foutez le camp, sale Noir et sale Blanc ! » (P. 33-34.)

(…) « Je réunis dans un carton tous les jouets que j’ai demandé à mes enfants de m’apporter, ceux qui sont encore beaux mais dont ils ne veulent plus parce qu’ils ont passé l’âge, jouets colorés, disparates, encore imprégnés de souvenirs. Lorsque le carton est bien plein, tel une hotte de Père Noël, je descends dans la cour au milieu des gamins. Ils comprennent vite, en apercevant le carton, qu’il va y avoir distribution de cadeaux, ils se précipitent, se bousculent, se battent. Les plus grands se frayant un passage à coups de pied et de poing. Les plus jeunes subissent, habitués, mais poussent tout de même quelques cris stridents. Je reçois des coups aussi. Dans les tibias, dans le dos, et puis sur la tête. Je suis à demi assommée. Je lâche le carton et je m’en vais en courant, tandis que la meute continue de batailler et de s’arracher les jouets. Décontenancée, abasourdie, je ne m’attendais pas à ce genre de réaction, je m’étais fait une autre idée de l’amour du prochain et de la compassion, celle qu’on enseigne dans les pagodes ou les églises, j’ai mal, je me dis que plus jamais. » (P. 38-39.)

(…) « J’étais arrivée là les bras chargés de bonnes intentions et de clichés, de ces poncifs qu’on vous sert à la pelle, pauvres gosses, ils ne sont pas responsables, la misère, la précarité, l’avenir bouché. Et ces petits, aussi naïfs que moi, ignorant l’avilissement progressif qui les attendait, couraient à ma rencontre en me tendant les bras. Je les embrassais, leur racontais des histoires, répondait à leurs surprenantes questions. Jusqu’à ce qu’un « grand frère », un jour, se précipite vers moi pour m’arracher des bras une petite que je câlinais. Et comme la fillette se débattait : « Ne pleure pas, Nanténé, on se reverra demain », lui avais-je dit pour calmer ses larmes déchirantes ; mais le frère répondit : « Non, ni demain, ni jamais ! » en s’éloignant sans même m’accorder un regard.
Non, je n’étais pas admise dans leur monde et je ne comprenais pas pourquoi.
Je pensais partager leur sort en vivant au milieu d’eux, mais j’ai découvert qu’ici rien ne se partageait, une frontière s’était dressée au sein même de ce territoire exigu dont je compris peu à peu qu’il n’y avait rien à espérer, ni entraide, ni solidarité, mais un quant-à-soi pesant, un silence des cœurs et une ségrégation basée uniquement sur la couleur de la peau. Survivre chacun pour soi, cerné par la violence. Se regrouper en communauté d’origines communes, et si nul ne fait partie de votre genre, espèce, ou religion, demeurer seuls, petite famille lovée sur elle-même, blottie sur sa détresse, et organisant sa survie avec une crainte larvée de lever les yeux sur ceux qui, quoi qu’il arrive, quoi que vous fassiez, ne vous accepteront pas. Je m’étais habituée. Mes filles aussi, dont le contact avec la cité se résumait à un passage aller le matin, et un retour hâtif le soir.

Peut-être était-ce cela le pire : s’habituer. Traverser les lieux le matin, en faisant semblant de ne pas remarquer les dégradations diverses, les vestiges d’une nuit « chaude » : carcasses de voitures calcinées, poubelles noircies par les flammes, fondues, un spectacle de désolation… Et tout ça pour dire quoi, au fait ? Que l’on se sent mal ici, qu’on y vit un sentiment d’injustice et de profond malaise ? » (P. 71-72.).

Marie Gillois, Conte de la barbarie ordinaire, Grasset février 2013.