[Tribune libre] Réforme territoriale : pour le localisme, contre le gigantisme - par Guillaume Le Carbonnel

[Tribune libre] Réforme territoriale : pour le localisme, contre le gigantisme – par Guillaume Le Carbonnel

09/06/2014 – PARIS (NOVOPress)
Selon un sondage BVA pour I-Télé paru le 7 juin dernier, 56% des français se déclarent insatisfaits du nouveau découpage des régions opéré par notre gouvernement. Chez les sympathisants « de gauche », 61% semblent s’en accommoder mais est-ce bien étonnant ? Un autre sondage, Ifop pour Midi Libre, va dans le même sens en dévoilant que 54% des sondés n’approuvent pas la nouvelle réforme territoriale. Qu’importe !

Décidée dans l’urgence, cette nouvelle carte carte territoriale affirme pouvoir passer de 22 à 14 régions, sans référendum ni concertations préalables, afin d’économiser 10 milliards d’ici 5 à 10 ans. Le calendrier est strict et sera respecté soyons-en sûr. La réforme sera présentée en conseil des ministres, selon toute vraisemblance, en deux projets de loi dès le 18 juin.

Véritable magouille politique, cette réforme territoriale n’en est surtout pas une. Il s’agit là d’un découpage stupide dont le comité Balladur avait déjà émis l’hypothèse en 2008. Plus récemment, Jean-Pierre Raffarin (UMP) et Yves Krattinger (PS) travaillaient ensemble l’année dernière sur la possibilité de passer de 22 à 10 régions. La collusion UMPS est flagrante et les cris d’orfraie poussés par quelques uns ne doivent pas faire illusion. Tous sont finalement d’accord pour se partager la gamelle territoriale selon les seuls critères de compétitivité, de simplification et d’économies.

Comment pourrait-il en être autrement de la part de grands fonctionnaires pour qui le libéralisme est la seule voie possible et le marché, unique lieu de socialisation compatible avec la liberté individuelle (Jean-Claude Michéa). Nous sommes entrés dans l’ère du règne absolu du cosmopolitisme bourgeois où l’homme, devenu un être abstrait, ne se définit plus que par son adhésion aux valeurs marchandes. Mais qu’en est-il de l’identité des régions ?

Volontairement, je ne m’arrêterais ici que sur la région Pays-de-la Loire, en traitant plus particulièrement du cas du Maine qui m’est cher et où mes racines plongent jusqu’au milieu du XVIe siècle. Notons que la création des départements, à l’aube de la Révolution française, eut pour objectif principal de casser les identités des provinces. Certains revendiquent encore aujourd’hui clairement cette volonté ethnocide. Leur suppression annoncée ne nous causera guère de peine. Les Pays-de-la Loire,créés de toute pièce en 1955 regroupent les départements de Loire-Atlantique, Maine-et-Loire, Mayenne, Sarthe et Vendée. Totalement infondée historiquement, elle est déjà en soit une aberration. Dans le nouveau projet gouvernemental, aucun changement ne devrait intervenir. En sommes, échappons-nous au pire. Mais pour combien de temps ?

Le projet initial, sur impulsion de Jean-Marc Ayrault, prévoyait un rapprochement des régions Bretagne et Pays de la Loire qui devait prendre pour nom région Bretagne-Loire. On a également parlé d’une fusion avec Poitou-Charentes. Toutes ces hypothèses apparaissent complètement farfelues et absurdes, dénuées de bon sens et totalement déconnectées de l’histoire et des identités des peuples.

Le Maine est à son origine un pays de Marches, de lisières, aux confluents de zones insoumises et incontrôlées, qui ont marquées profondément son identité. Son héritage culturel est millénaire et ne saurait se confondre avec ceux de ses voisins. Il est en ensemble cohérent depuis le milieu du Vème siècle, précisément depuis le rattachement du territoire des Diablintes à celui des Cénomans. Il a constitué la pierre angulaire de la Neustrie franque sous les Rorgonides jusqu’en 842 puis apparaîtra dans l’histoire comme le Duché du Maine jusqu’en 885. Les Plantagenêts en feront le centre de l’Empire avec Le Mans comme capitale de cœur. Les historiens ont montré comment Chrétien de Troyes y a puisé tout un matériel fabuleux qu’il utilisera vers 1177 lors de la conception des romans arthuriens. Au XVIIIème siècle, la chouannerie reste l’élément marqueur d’une révolte identitaire et d’une guerre sociale des paysans pauvres contre la bourgeoisie révolutionnaire. Le Maine est un pays de bocage au tempérament profondément anarchiste.

Le réunir à la Bretagne aurait été une erreur grossière d’appréciation et d’appréhension de ce passé. L’identité Bretonne, si elle n’est plus à démontrer, n’a rien à voir avec celle du Maine. De ce point de vue, les Bretons ont raison de contester une potentielle union Bretagne/Loire. A l’instar de la Normandie, la Bretagne réclame de bon droit le rétablissement de son unité historique et le respect de ses traditions. La Loire-Atlantique doit rejoindre la terre natale.

Mais ce droit légitime, contrecarré par le statu quo concernant les Pays de la Loire, n’autorise en rien nos voisins bretons à décider pour les autres. Ainsi, as-t-on pu voir l’Union démocratique bretonne proposer un rattachement du Maine dans une hypothétique région Val de Loire, et ceci dans le seul but de récupérer la Loire-Atlantique. Procédé inamical et fort discourtois. On a même vu un collectif d’élus de la région Centre soutenir ce projet en justifiant « d’enjeux porteurs pour l’avenir », de « gisements de développement économique et social ». Droite et gauche confondues ne parlent que de « championnes européennes » ou de « pôles de croissance » lorsqu’elles évoquent ce que doivent être les régions. Preuve s’il en fallait que le système joue ici une autre partie majeure de la croissance illimitée du capital. Et qu’aurait été cette région Val-de-Loire ? Un conglomérat d’industries, un maillage économique reposant sur du vide, un néant identitaire à l’image de l’individualisme abstrait du libéralisme moderne.

En réalité, le Maine existe par lui-même et constitue en soi une communauté identifiable. L’avenir n’est pas aux grands ensembles jugés plus puissants et plus compétitifs par des technocrates tous acquis au libéralisme. L’identité reste fondamentalement pour eux une contrainte et une barrière face au développement du capitalisme mondial. Leur unique référent reste l’économie et la logique marchande et industrielle. A l’inverse, il est grand temps pour nous de penser un dépassement du capitalisme et de rompre avec la logique de l’accumulation illimitée.

Nous ne pourrons renouer avec un véritable principe communautaire (présent dans les communautés archaïques primitives) qu’en effectuant un retour vers un localisme vrai à échelle humaine. Retrouver les fondements du lien social, de l’ancienne vie commune, passe par un ré-enracinement auprès d’entités charnelles facilement identifiables et historiquement marquées.
Pour une rupture radicale, nous devons nous réapproprier notre mémoire en réaction à cette artificialisation du monde et l’idéologie productiviste qu’on nous propose. Leurs régions ne sont pas les nôtres parce que notre monde n’est pas le leur !

Guillaume Le Carbonnel