[Mémoire ouvrière] Les belles années du syndicalisme révolutionnaire - Par Pierre Taburet

[Mémoire ouvrière] Les belles années du syndicalisme révolutionnaire – Par Pierre Taburet

02/06/2014 – PARIS (NOVOpress)
Novopress consacre une série de publications à la mémoire ouvrière et aux luttes sociales comme éléments structurants de notre identité. Voir les précédents articles ici, ici et ici.


Le syndicalisme révolutionnaire, qui donne son impulsion au mouvement ouvrier entre 1892 et 1914, prend sa source dans la défiance et la déception des ouvriers vis à vis des partis politiques de la fin du XIXe siècle.

Partisans d’action et d’organisation syndicale, les ouvriers reprochent aux partis de désunir les masses ouvrières par de stériles querelles internes et ne croient guère aux efforts de l’action parlementaire en matière de législation du travail qu’ils jugent lente et timide. Entre 1871 et 1892, seules deux lois sont adoptées dont une concerne le travail des enfants et des mineurs de moins de 16 ans. Bien souvent, les employeurs contournent la loi sous le silence assourdissant du parlement. Les militants syndicaux se radicalisent et manifestent ouvertement des opinions antipolitiques et antiparlementaires. Les parlementaires deviennent ainsi les « quinze mille », référence à l’augmentation de l’indemnité parlementaire passée de 9000 à 15000 francs en novembre 1906. En 1909, Léon Jouhaux alors secrétaire de la CGT adressera même cette remarque à des camarades sociaux démocrates : « Peut être considérez-vous l’organisation politique comme un grand bateau et l’organisation économique comme un petit bateau à la remorque du grand. Pour nous, le grand bateau c’est l’organisation syndicale ; il est nécessaire de subordonner l’action politique à l’action syndicale ».

Pour l’heure, on traite volontiers les parlementaires de « blablateurs » et de « bourgeois ». Pour la majorité des travailleurs, toute immixtion politique dans le domaine syndical reste néfaste pour le mouvement ouvrier dans son ensemble. Seule l’autonomie syndicale est la condition de l’unité ouvrière.

Cette aversion des ouvriers pour le monde politique et parlementaire se trouve renforcée par les nombreux scandales qui fleurissent à cette époque : massacre de Fourmies en 1891, scandale de Panama en 1892.

 

Méprisant les politiques, c’est au sein des Bourses du Travail que les militants se regroupent le plus volontiers.

[Mémoire ouvrière] Les belles années du syndicalisme révolutionnaire - Par Pierre TaburetLa figure syndicale marquante de la fin du XIXe siècle est Fernand Pelloutier (photo) qui veut révéler aux masses leur énergie et leur volonté et en qui il voit « l’élément rénovateur de la société ».

Pelloutier dégage deux concepts novateurs : d’un côté l’élan des masses, leur volonté de conquérir un droit nouveau et de l’autre la culture de soi-même. La combinaison de ces deux forces, collective et individuelle, peut seule bâtir une société d’hommes fiers et libres. Sa grande idée réside dans la confiance en eux-mêmes que les travailleurs doivent retrouver. Il en espère un don de soi plus complet et plus riche.

Le 4 septembre 1892, Pelloutier fait voter une résolution en faveur de la grève générale au congrès des Bourses du Travail à Tours. Il insiste sur une action économique du syndicat, « excluant la collaboration des socialistes parlementaires pour n’emprunter que l’effort syndical ».

L’idée de la grève générale n’est cependant pas neuve. Elle se répand vers 1860 sous l’action de la Ière internationale et à partir de 1888 Joseph Tortelier en développe les principes généraux.

Devenu en 1895, secrétaire de la fédération des Bourses, Fernand Pelloutier se veut sensible à un rassemblement de tous les travailleurs, y compris les paysans. Il met en place des unions agricoles destinées à rapprocher la classe ouvrière de la paysannerie.

Le principe de la grève générale est voté au IIe congrès de la CGT à Tours en septembre 1896 sur proposition d’Eugène Guérard de la Fédération nationale des cheminots.

Guérard, membre fondateur du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire de Jean Allemane, est un des grands théoriciens de la grève générale. Notons qu’avant 1891, la grande majorité des grèves n’est ni organisée ni déclenchée par les dirigeants syndicaux. Elles débordent le syndicalisme.

Véritable précurseur, Eugène Guérard, un an avant la résolution de Pelloutier, va inscrire la grève générale au programme de la chambre syndicale des ouvriers et des employés de chemin de fer français lors de son 2e congrès. Organisateur de talent, il va faire de ce syndicat moribond un regroupement puissant (structures allégées, fusion des différentes fédérations, création d’un journal) et préparer ses adhérents au déclenchement de la grève générale.

A Tours, Guérard proclame que « les grèves limitées nuisent au mouvement ouvrier et prêtent le flanc aux tentatives d’intimidation et de démoralisation des compagnies et de leurs alliés (police, armée, justice) ». Il y présente un plan pour une grève générale fondée sur une grève généralisée des chemins de fer.

Les syndicalistes entrent alors dans une phase du « Tout pour et par la grève générale ». Les militants estiment que le meilleur moyen pour atteindre leurs objectifs est l’action collective et directe des travailleurs. La raison principale de ce romantisme révolutionnaire tient dans le fait que chacun croit alors la révolution possible. D’une étincelle peut jaillir un mouvement qui emportera le capitalisme. Le but de tout militant syndical est de s’y préparer autant que cela est possible. Le syndicat devient le catalyseur idéal de la lutte des classes dans la mesure où il constitue une organisation de travailleurs née sur le lieu même de la production. En ce sens , il est le symbole de l’action directe et de l’autonomie des travailleurs. C’est l’une des caractéristiques majeures du syndicalisme révolutionnaire.

Pour reprendre la définition de Marcel van der Linden et Wayne Thorpe, le syndicalisme révolutionnaire se caractérise par des « attitudes favorables à la lutte des classes, affirmation d’objectifs révolutionnaires, reconnaissance de la primauté et de l’autonomie des organisations économiques appartenant aux travailleurs, appui à l’action directe et à l’idée d’un contrôle ultime des travailleurs sur une économie collectivisée ».

Mais la grève générale ne devient possible qu’à partir du moment où la classe ouvrière pèse d’un poids suffisamment lourd pour entraver l’ordre social. Et surtout lorsqu’elle est clairement organisée.

Un comité d’organisation de la grève générale siège au cœur de la CGT et scrute les moindres arrêts de travail qui seraient susceptibles de porter en leur sein la révolution.

Les principes du syndicalisme révolutionnaire sont relayés dès 1902 par Hubert Lagardelle et sa revue Le Mouvement Socialiste, qui ne cache pas sa répulsion pour les idées démocratiques. En 1905, Georges Sorel et Edouard Berth proposent dans cette même revue une théorie de l’action directe et de l’autonomie des syndicats.

Terme repoussoir, le mot « politique » devient un mot fourre-tout désignant toutes les actions non déclenchées sur le lieu de travail dans la section syndicale par les travailleurs eux-mêmes. Les syndicalistes révolutionnaires affichent leur mépris de « la politique », à leurs yeux intrigues, marchandages, et compromis.

En 1906, la CGT affirme sa neutralité politique dans la Charte d’Amiens et réitère sa vision de la politique électoraliste et parlementaire comme impasse. C’est le triomphe de l’idée autonomiste. Mais les échecs de la grève pour la journée de 8 heures la même année, et celui de la grève générale de 1908 entraînent une modification profonde de l’orientation du syndicat ouvrier. Les dirigeants les plus importants de la CGT sont arrêtés et leurs remplaçants impriment une voie toute différente.

A partir de 1909, la confédération entre dans une période d’incertitude et de transformation. Les « belles années » du syndicalisme révolutionnaire (1902 – 1908) s’achève dans de molles tentatives réformistes. Avec comme aboutissement la politique d’Union sacrée de 1914.

Pierre Taburet pour Novopress

Sources :
– Essor et déclin du syndicalisme révolutionnaire,  Marcel van der Linden et Wayne Thorpe, Mouvement Social N°159, avril/juin 1992
– Gervasoni Marco, « L’invention du syndicalisme révolutionnaire en France (1903-1907) », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 2006/1 n° 24
– La théorie de la grève générale et la stratégie du syndicalisme : Eugène Guérard et les cheminots français dans les années 1890, Larry S.Ceplair, Le Mouvement Social N°116 juillet/septembre 1981
– Histoire du mouvement ouvrier, Edouard Dolléans, T2 1871 – 1920, Armand Collin 1957

Image et photo : domaine public.