[Mémoire ouvrière] La motion Griffuelhes, dite Charte d'Amiens - Par Pierre Taburet

[Mémoire ouvrière] La motion Griffuelhes, dite Charte d’Amiens – Par Pierre Taburet

26/05/2014 – PARIS (NOVOpress)
Novopress consacre une série de publications à la mémoire ouvrière et aux luttes sociales comme éléments structurants de notre identité. Voir les précédents articles ici et ici.


Si la création de la CGT en 1895 obéit à un besoin d’unité et de regroupement, sa véritable orientation ne va clairement être définie qu’en octobre 1906 lors de l’adoption de la motion présentée lors du 15e congrès national corporatif  réuni à Amiens. Notons que le terme « charte » n’apparaîtra véritablement qu’après la première guerre mondiale, les congressistes lui préférant celui de motion ou d’ordre du jour. C’est Hubert Lagardelle qui le premier parlera en 1912 de charte constitutive du syndicalisme.

Au matin du 8 octobre 1906, plus de 300 délégués se trouvent réunis dans le préau de la salle des écoles  de Noyon, ornée pour l’occasion de seulement quelques drapeaux rouges (en Une image de la plaque apposée à l’entrée de l’école). Dès les premiers jours de débats, les discussions sont vives « et les passions ardentes qui animent les congressistes et dont chacun guette, pour ainsi dire, l’explosion, à chaque détour de la discussion, éclatent alors ». « Première escarmouche dont il ne faut pas trop s’émouvoir ! » écrit  non sans humour l’Humanité dans son édition du 9 octobre.

Il ne faut pas perdre à l’esprit que le congrès d’Amiens intervient après les événements de la révolution russe de 1905 (qui rouvre l’ère des grands bouleversements politiques et sociaux) et dans un contexte bien précis du mouvement ouvrier français.

Les batailles rangées entre libertaires, socialistes et fédérations rivales sont choses courantes et constituent aussi la force de la CGT de cette époque. La confédération d’alors est un lieu d’échanges d’idées et de réflexions où tout est mis sur la table et discuté avec passion.

Cependant, une guérilla plus dangereuse pour le mouvement ouvrier sévit depuis des années au sein même de ses organisations entre syndicalistes purs et guesdistes. Précisément depuis que le milieu syndical se mêle au parti ouvrier de Jules Guesde. La Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs de France et des colonies fondée lors du congrès ouvrier de Lyon de 1886 affiche clairement son obédience guesdiste.  A l’inverse, la Fédération des Bourses du Travail de France créée en 1892 ne cache pas son inspiration libertaire et se veut une concurrente directe de la  Fédération nationale des syndicats. De fait, se constitue dès cette époque une cassure entre l’aile syndicale et l’aile politique du mouvement ouvrier. Les guesdistes, influents dans le Nord, revendiquent une interpénétration étroite entre le parti et le syndicat. Ils sont à l’origine d’une école de militants politiques et syndicaux. Les révolutionnaires, majoritaires, défendent avec Griffuelhes et Pouget l’indépendance syndicale. Les réformistes, peu écoutés, plaident pour la conquête de réformes immédiates. La création de la CGT en 1895 ne réussira qu’à grand peine à maintenir un semblant d’union et il faudra attendre 1902 et le congrès de Montpellier pour voir se concrétiser une fusion entre les trois tendances.

Les événements s’accélèrent lorsque les socialistes français s’unifient en 1905 en fondant la SFIO. Désormais, un rapprochement entre syndicalistes unifiés et socialistes unifiés devient inéluctable. L’idée est notamment défendue par Jean Jaurès, Jules Guesde et la plupart des dirigeants socialistes.

Guesde ne reconnaît pas aux syndicats une fonction révolutionnaire.

Le leader de la fédération du Textile, Victor Renard, veut faire du congrès d’Amiens la plateforme pour une orientation politique de la CGT. Il a préparé depuis des semaines une proposition en se sens.

[Mémoire ouvrière] La motion Griffuelhes, dite Charte d'Amiens - Par Pierre Taburet

Dessin de 1917 de Industrial Workers of the World (IWW)

Griffuelhes et Pouget s’y opposent formellement, optant pour l’action directe des travailleurs sur leurs lieux de travail et une future grève générale révolutionnaire. Les deux activistes sont très hostiles aux partis parlementaires qu’ils jugent timorés et complaisants.

Tout l’enjeu du congrès d’Amiens sera de déterminer qu’elle doit être la place de la politique et de l’action parlementaire au sein de la CGT.

« Quand on fait de l’antimilitarisme, on fait de la politique. Quand on préconise l’abstentionnisme et la politique antiparlementaire, on fait de la politique » affirme Renard. Il défend l’idée de lois sociales intéressantes, comme celle sur le repos hebdomadaire, ajoutant : « Si la loi est ainsi reconnue utile, pouvez-vous vous désintéresser de ceux qui la font ? ». L’action révolutionnaire pour les guesdistes c’est la conquête du pouvoir politique même par voie parlementaire s’il le faut. Renard propose des accords de circonstance entre la CGT et le parti socialiste. La grève même généralisée ne saurait être l’outil de l’affranchissement ouvrier. C’est au gouvernement, et au cœur, qu’il faut frapper.

Pour le leader de la tendance réformiste, Eugène Keufer, le syndicat doit être un lieu neutre. Il rappelle qu’au congrès de Limoges, « où fut créée la Confédération, nous avions voulu que la CGT conservât une neutralité philosophique et politique absolue ; nous voulions qu’elle fût le ralliement de toutes les forces ouvrières, permettant de défendre les améliorations et de poursuivre une transformation sociale ». Keufer dénonce les libertaires qui ont profité de leur position pour répandre leurs doctrines et ajoute : « A notre avis, la CGT a dépassé le but, a dépassé sa mission. Depuis qu’on s’est lancé dans l’antimilitarisme, l’antipatriotisme, dans la propagande libertaire, on a failli à cette mission ».

Victor Griffuelhes défend l’idée que « la CGT grandira hors du pouvoir et contre le pouvoir. ».Il craint un glissement sur le « terrain du trade-unionnisme anglais » qui « rétrécit le cadre de l’action syndicale à une pure question de salaire ». Les rapports des organisations syndicales avec les partis politiques doivent rester « transitoires et purement accidentels » afin d’éviter une pénétration du pouvoir dans le monde syndical et ses tentatives de domestication. Fin tacticien, le secrétaire de la Confédération est persuadé que l’accumulation des victoires partielles prépare la victoire définitive.

Merrheim, un des secrétaires fédéraux de la métallurgie, s’exclame à propos des députés :  « Je ne puis rien leur demander, puisqu’ils ne peuvent nous satisfaire ». Pour lui, toute compromission avec le milieu politique viendrait gêner et diminuer la CGT. Pour Dooghe, rien ne milite en faveur du rapprochement : « Il est à craindre la subordination du mouvement syndical au mouvement politique. On cherche en vain les résultats de l’action électorale ; au contraire, les ouvriers, chaque jour, peuvent constater les améliorations obtenues pour la réduction des heures de travail ». Dooghe prône le développement de l’éducation proprement ouvrière et de l’auto-émancipation du prolétariat contre le parti électoral.

La résolution Griffuelhes est votée par 834 voix contre 8 et 1 bulletin blanc le 13 octobre 1906.

En vérité, se pose à Amiens le principe fondamental du syndicalisme comme doctrine sociale à part entière, comme idéologie se suffisant à elle même.

En ce sens, la charte porte en elle une affirmation théorique : le syndicat agit sur le terrain économique pour la disparition du patronat et du salariat. Les partis politiques, en dehors et à côté des syndicats, se situent sur un autre plan d’action.

Par ailleurs, elle réaffirme l’œuvre revendicatrice quotidienne des syndicats, créatrice d’un droit authentiquement ouvrier qui n’émane pas de l’Etat. Merrheim parle « d’enfanter le droit nouveau ».

La grève générale, qui sera la révolution sociale, découlera de ces actions quotidiennes. En ce sens, la besogne quotidienne est liée à l’avenir de la classe ouvrière. La CGT tient finalement son apolitisme de son action extra parlementaire.

Comme l’a résumé admirablement Jacques Julliard, « Le syndicat est un groupement de classe, fondé sur une communauté de condition sociale ; le parti est un groupement d’idées, fondé sur une communauté d’opinions. En conséquence, s’agissant de la classe ouvrière, le parti est un élément nécessairement diviseur – les opinions sont multiples – le syndicat est un facteur unifiant – la classe est unique ».

Amiens reste comme le moment de la proclamation de l’indépendance syndicale et de l’affirmation de la CGT comme « organe en préparation de la société nouvelle ». C’est aussi, s’inscrivant en filigrane, l’affrontement de deux conceptions rivales de la révolution.

Les grèves brisées de 1908/1910 viendront ternir pour longtemps cette euphorie révolutionnaire.

Pierre Taburet pour Novopress

Sources :
– La charte d’Amiens dans son contexte historique, Paul Vignaux, supplément N°6 au Cahier Reconstruction N°35/36, août septembre 1956.
– « La charte d’Amiens cent ans après », Jacques Julliard, Mil neuf cent, Revue d’histoire intellectuelle, 2006/1 n°24
– Lindenberg Daniel, « Le mythe de la charte d’Amiens », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 2006/1 n° 24
– L’Humanité, du 8 au 14 octobre 1906.

Crédit photo en Une : Thierry80, via Wikipédia, (cc). Crédit image dans le texte : Ralph Chaplin, domaine public.