[Mémoire ouvrière] Les émeutes de Draveil (1908) par Pierre Taburet

[Mémoire ouvrière] Les émeutes de Draveil (1908) par Pierre Taburet

15/05/2014 – DRAVEIL (NOVOpress)
A compter de cet article, Novopress va consacrer une série de publications à la mémoire ouvrière et aux luttes sociales comme éléments structurants de notre identité.


On a du mal à s’imaginer aujourd’hui que la « Belle Epoque » fut une période d’intenses manifestations ouvrières et d’émeutes sanglantes. De bien étrange manière, cette mémoire ouvrière à presque totalement disparue hormis au sein de petits groupes restreints. Pourtant, entre 1902 et 1913, il y aura en moyenne 1.254 grèves par an, intéressant tous les secteurs de l’industrie : métallurgie, mines, chaussures, textile, dockers et surtout bâtiment. Le nombre de syndiqués explose entre 1902 et 1912 : la CGT compte environ 700.000 adhérents pour 120.000 dix ans plus tôt. Lors des manifestations du 1er mai 1906, pas moins de 100.000 grévistes occupent le pavé parisien. Il se crée alors « une véritable armée de la révolution » (Georges Valois).

La confédération ouvrière dirige toutes ces luttes et son aura auprès des travailleurs est chaque jour grandissante. La raison de son succès tient sans doute au fait qu’à ce moment de son existence, la CGT est toute acquise au syndicalisme révolutionnaire (concept apparu en 1903/1904) qui refuse toute compromission avec les organisations socialistes. Une grande majorité de ces cadres sont des anarchistes d’origine : Emile Pouget, Georges Yvetot, Paul Delesalle ou encore Léon Jouhaux viennent du courant libertaire. Par ailleurs, la CGT organise la solidarité lors des grèves en créant des soupes populaires et en lançant des souscriptions. La résistance prend forme ainsi autour d’elle.

Il ne faut pas minorer non plus l’influence auprès des ouvriers d’autres « acteurs » anarchistes comme Gustave Hervé et son journal La Guerre Sociale qui représente au sein de la SFIO la branche insurrectionnaliste. Les journaux La Voix du Peuple (organe officiel de la confédération dont le secrétaire de rédaction est Emile Pouget) et Le Père Peinard (feuille anarchiste à laquelle collabore Pouget) ont également beaucoup de succès parmi les masses laborieuses.

Toutes ces tendances ont en commun l’idée que la grève générale est le moyen d’action principal pour parvenir à une émancipation totale des travailleurs. En cela, les syndicalistes révolutionnaires s’opposent aux socialistes réformistes de la SFIO qui s’engagent peu à peu vers le chemin électoral et démocratique, ce que refuse catégoriquement la CGT. Commence alors à apparaître une certaine « séparation du prolétariat et du Parti socialiste » (Action Française).

Les émeutes de Draveil de 1908 sont symptomatiques des luttes engagées à cette époque. D’autres suivront, comme la révolte des boutonniers de Méru l’année suivante. Mais Draveil eut un retentissement à nul autre pareil. C’est une époque de feu et de sang, où certains manifestants n’hésitent plus à s’armer face au déchaînement des troupes de répression envoyées par le « briseur de grève » Clémenceau.

Depuis le début du Second Empire, existent au sud de Paris de grandes sociétés exploitant des carrières de sable. Elles se concentrent sur les deux rives de la Seine entre Draveil et Villeneuve Saint-Georges. Les conditions de travail des terrassiers y sont déplorables et les logements misérables.

En janvier 1908, les ouvriers s’organisent en créant le syndicat des carriers-puisatiers-mineurs de Chevreuse, rattaché à la fédération du bâtiment. Le 2 mai, les terrassiers stoppent le travail et réclament des hausses de salaires ainsi que des conditions de travail décentes. L’action s’étend et gagne finalement pas moins de 26 entreprises. L’objectif second de la grève est la reconnaissance du nouveau syndicat avec qui, les ouvriers l’espèrent, les patrons devront négocier.

Le conflit s’enlise peu à peu devant l’obstination des employeurs de ne rien céder. Les grévistes des « fouilles » s’organisent et installent leur quartier général à l’hôtel-restaurant du Progrès des époux Ranque. Une vie communautaire s’établit avec soupe populaire et réunions politiques. Le camarade Lombart est chargé de gérer les fonds recueillis par les souscriptions.

Le 2 juin 1908, après plus d’un mois de grève, un groupe de gendarmes entre dans l’hôtel avec l’intention d’arrêter l’un des activistes pour voie de fait. Devant le refus du patron, une bagarre éclate et les fonctionnaires sont éjectés du bâtiment. Ulcérés, ceux-ci se placent en ligne dans la rue et font feu pendant une dizaine de minutes à travers les fenêtres de la salle du restaurant. On relève alors une dizaine de blessés graves et un mort, Pierre Le Fol, ouvrier charpentier de 48 ans tué d’une balle au cœur. Un jeune homme de 17 ans, Emile Goebellina est dans un état désespéré, la tête traversée de part en part.

L’Humanité du 3 juin titre « Tueurs d’ouvriers ». Jaurès s’exclame :  « Voilà comment la force armée traite les ouvriers. Voilà ce que devient le droit de grève. Voilà ce que vaut la vie humaine ».

Le 4 juin 1908, une foule de près de 15000 personnes suit l’enterrement de Pierre Le Fol à Villeneuve-le-Roi, « victime des pandores du tueur d’ouvriers » (L’Humanité). Des incidents éclatent, on met le feu à un excavateur. Le lendemain c’est au tour du jeune Emile Goebellina d’être porté en terre. Là encore, la foule s’en prend à une drague et des cris fusent : « Vengeance ! », « A bas les gendarmes ! » Dans les jours qui suivent, meetings et arrestations s’enchaînent.

En réponse aux provocations gouvernementales, la fédération du bâtiment décrète une grève générale de 24 heures le jeudi 30 juillet 1908 et un rassemblement à Draveil-Vigneux. Le jour dit, c’est plus de 10.000 manifestants qui se rejoignent « aux fouilles ». Le meeting du matin se tient finalement en plein air, le hangar d’abord prévu à cet effet se révélant trop petit. Quelques incidents éclatent lors du passage de cavaliers d’un régiment de dragons devant la foule. Un coup de sabre est donné. Des invectives puis les cavaliers continuent leur chemin. A la fin des discours, un cortège se forme et se dirige vers Villeneuve Saint-Georges, drapeau en tête. Certains des manifestants vont reprendre le train de Paris, d’autres veulent se porter sur la tombe de Goebellina. C’est la rase campagne. Des cuirassiers surgissent et font face. Puis c’est la charge sans raison apparente. Des coups de feu partent et des pierres sont lancées. De nombreux blessés gisent à terre, les rescapés fuient dans la luzerne. Une charge à revers achève de disperser les manifestants. Mais cette opération ne stoppe pas le cortège. Les plus vaillants se retrouvèrent à Villeneuve Saint-Georges, dans l’unique rue qui conduit à la gare, étroite et aux maisons mal alignées. Des cavaliers du 27ème dragons les attendent. De nouveau, coups de feu, jets de pierres et c’est la charge. Les ouvriers sont pourchassés dans les ruelles, certains montent en toute hâte une barricade avec une centaine de pavés et une demi-douzaine de poutres légères. Elle est rapidement balayée. La journée se révélera coûteuse : 4 morts et plusieurs centaines de blessés côté ouvrier, 69 blessés pour les forces de l’ordre.

Après les troubles, vient l’heure des arrestations. Au siège de la CGT, Yvetot et Bousquet sont appréhendés dès le lendemain. Suivront une trentaine de mandats d’arrêt à l’encontre des chefs de la CGT. Pouget et Griffuelhes en font partie. Le procès engagé aboutira à un non lieu pour seize des inculpés. Huit manifestants à l’encontre desquels une procédure pour rébellion à main armée se trouvait engagée furent libérés en janvier 1909.

Draveil restera dans la mémoire ouvrière comme « la page plus honteuse dans l’histoire de la République contre les classes ouvrières » (Georges Valois). Jaurès écrira : « Je ne crois pas que dans les annales des grèves et dans la série des répressions il y ait un seul attentat comparable à celui de Draveil » (L’Humanité du 5 juin 1908).

Il est symptomatique de constater, comme l’a très justement rappelé Jean-Claude Michéa à propos de la Commune, que ce fut là aussi un gouvernement « de gauche » qui organisa la répression de Draveil. La gauche ne fait décidément pas bon ménage avec le socialisme. Celui qui avait lancé un jour « Nous ne sommes pas du même côté de la barricade » à des délégués ouvriers allait rester dans l’esprit des travailleurs comme « Clémenceau-le-Rouge ».

Pierre Taburet

Photo Une : Le café restaurant Ranque, siège du comité des grèves de Draveil, Vigneux et Villeneuve-Saint-Georges. Crédit : DR

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Sources :
Le goût de l’émeute, Anne Steiner, Editions l’Echappée, 2012
Esquisse d’une histoire de la CGT, Jean Bruhat/Marc Piolot, Paris 1966
L’Humanité, juin/juillet/août 1908