Tribune. « On est tous le fasciste de quelqu'un »

Tribune. « On est tous le fasciste de quelqu’un »

Adage moderne s’il en est : « on est tous le fasciste de quelqu’un », en France comme ailleurs. En ce moment, cela se joue en Ukraine : un gouvernement se défend contre des émeutiers ? C’est nécessairement un gouvernement fasciste pour les uns, légitime pour les autres. Des Ukrainiens se révoltent ?  Il s’agit de citoyens qui se battent pour leur liberté pour les uns, de terroristes pour les autres. Ce choix entre le bien et le mal est un jeu d’enfant : vu selon le prisme de notre chère classe politique et donc de la presse française, le mal c’est les Russes. Le bien, c’est l’Union européenne et ses 65 % d’abstention au dernières élections de 2009. Vous n’êtes pas convaincu ?

Je sors ma carte secrète, la meilleure : Bernard-Henri Levy. Partout où il va, il défend le bien contre le mal. Et avec quel succès ! Le Serbes le remercient chaque jour (femmes violées, hommes dépecés vivants par l’UCK pour vendre leurs organes comme des pièces détachées – cf . la fameuse mais non moins sordide et diabolique maison jaune) ; des enfants libyens heureux comme des bourgeois new yorkais ; un Irak modèle de démocratie, de stabilité et de richesse au Moyen Orient, j’en passe et des meilleures…

Grâce à Dieu, LE BIEN est “français” (d’importation certes). Bernard, notre bienfaiteur national, philosophe sans succès d’édition (bande d’ingrats !) a soutenu une espèce de grand échalas sorti du chapeau, non élu – faute de temps – mais grand démocrate, Arseniy Iatsenyuk, Premier ministre auto-proclamé de la République d’Ukraine, et nouveau copain de notre Bernard national. Ce dernier est même courageusement allé sur la place centrale de Kiev le soutenir en plein hiver. Si cela n’est pas du courage politique, je ne m’y connais pas. Bref, Bernard a soutenu le bien (le peuple qui se révolte) contre le mal (le gouvernement qui tire sur son peuple désarmé). C’est simple comme un slogan de Sarkozy.

Mais les choses se sont compliquées ces dernières semaines, vous avez pu vous en rendre compte. Bernard aussi : c’est pour cela d’ailleurs qu’on ne l’entend plus sur la crise ukrainienne. Il réfléchit. C’est son métier, il est philosophe.

En effet, les « terroristes » pro-russes se révèlent être de simples citoyens de Crimée et de l’est du pays. Et le pouvoir, non élu, mais démocratique, tire, non à la kalachnikov s’il vous plait, mais à coup d’hélicoptères de combat et de chars d’assaut (un peu de panache quand même, la démocratie c’est sérieux) sur des ouvriers, des paysans et quelques retraités armés de bâtons et d’un peu de courage. Bref, notre pouvoir ukrainien démocratique répond à la définition que BHL donne du fascisme. C’est à en perdre son latin.

Je réfléchis. Quant à lui, Bernard philosophe. Nous sommes inquiets : la France et le monde attendent donc la nouvelle position de notre BHL bien aimé et bien intentionné. Et gare à ceux qui vous traitent de fasciste : c’est comme à la maternelle : « c’est celui qui dit, qui est ». Tu vois Bernard, on est tous le fasciste de quelqu’un.

Leberlioz pour novopress (mai 2014)

Ps : après quelques années d’absence, je reviens écrire sur novopress, pour mon plus grand plaisir, en espérant vous satisfaire et vous faire réfléchir.
Je dédicace cet article signant mon retour à mon plus fidèle lecteur : Guillaume de la Cabo.
Crédit photo : Itzike via Flickr (cc)