Le nouveau parti de l’intelligence – Tribune libre par Flavien Blanchon

« Pour un parti de l’intelligence » : tel est le titre fameux du manifeste publié dans le supplément littéraire du Figaro en juillet 1919, au lendemain de la Première Guerre mondiale, par cinquante-quatre écrivains et intellectuels. Le texte, rédigé par Henri Massis, n’a pas toujours très bien vieilli, mais nul ne pouvait contester aux signataires – de Paul Bourget à Georges Valois en passant par Jacques Bainville, Daniel Halévy, Francis Jammes ou Charles Maurras –, leur qualité à s’exprimer sur le sujet.

Un siècle plus tard, voici que paraît « un appel à l’intelligence », [publié entre autres dans le Monde, le Figaro, Libération, La Croix, les Echos et Réforme] dont les souscripteurs sont, pour parler poliment, un peu plus inattendus. Le cardinal Vingt-Trois, par exemple, qui ouvre le ban, n’a pas précisément la réputation d’une lumière… La disposition des noms a du moins été soigneusement étudiée. Apparaissent d’abord, en première ligne, rangées selon l’importance numérique de leurs adeptes, les notabilités religieuses : le cardinal Vingt-Trois donc, Dalil Boubakeur, le président de la fédération protestante, « le Grand Rabbin de France par intérim », et la présidente de l’union bouddhiste de France. Il est dommage que le CRIF, rédacteur et organisateur, n’ait pu, à un an près, faire figurer le grand rabbin Bernheim, qui, entre son titre d’”agrégé” de philosophie (major de sa promotion, tant qu’à faire) et sa grande œuvre de penseur original, aurait été un peu plus plausible. Il est de ces malchances de calendrier.

Viennent en dessous, à l’abri de ces saintes personnes, les officiels de la politique : Harlem Désir, Jean-François Copé, Rama Yade, François Bayrou, Jean-Vincent Placé. Harlem Désir est heureusement placé sous le cardinal Vingt-Trois, Jean-François Copé sous Dalil Boubakeur, Jean-Vincent Placé sous la dame du bouddhisme. Sont-ils aussi là au titre de l’intelligence ? Ou bien, l’appel étant « au bon sens, à l’intelligence et aux valeurs morales », sont-ils plutôt censés incarner ces dernières ? Harlem Désir et Jean-François Copé pour la morale, le cardinal Vingt-Trois pour l’intelligence, voilà qui serait un beau partage des rôles.

Le nouveau parti de l’intelligence - Tribune libre par Flavien BlanchonLe manifeste de 1919 désignait en toutes lettres les ennemis à combattre : d’un côté le bolchevisme « qui s’attaque à l’esprit et à la culture, afin de mieux détruire la société, nation, famille, individu », de l’autre « la nouvelle tyrannie de la richesse » et « la ruée furieuse d’une ploutocratie qui se pose comme le parti de l’ignorance organisée ». L’appel de 2014 est plus vague. Il est contre « la haine » (cliquer sur l’image pour l’agrandir et pouvoir lire). « La haine, accuse-t-il, se répand ». La haine de quoi, on ne vous le dira pas, ou du moins pas franchement.

Haine des chrétiens, haine des catholiques, haine des Français ? Vous n’y êtes pas. Haine des Blancs ? Soyez sérieux. On vous parle de « la haine » au sens spécial que le terme a pris dans le discours de la caste politico-médiatique, pour désigner tout ce qui s’écarte tant soit peu des dogmes officiels. Pour ceux qui n’auraient pas encore compris, les signataires enfoncent le clou. Ils veulent, proclament-ils, « une société apaisée où les différences de religion, de couleur, d’origine sont admises, comprises et respectées plutôt que dans une société de violence ». Et ils appellent à « s’unir autour des valeurs de la République » : on sait bien qui ce genre d’appels a pour objet d’exclure. Le cardinal, le rabbin, Harlem Désir, Jean-François Copé et leurs amis, tous ces parangons d’intelligence supérieure et de haute moralité, militent pour les valeurs républicaines, au sens du front du même nom.

Le manifeste de 1919 tombait dans une contradiction, que Jacques Rivière avait immédiatement relevée dans La Nouvelle Revue française. « Il semblerait qu’un Parti de l’Intelligence dût se donner pour mission essentielle de défendre les droits de l’intelligence, de veiller à ce qu’elle puisse s’exercer librement et pour la seule conquête de la vérité ». Mais le texte pose : « L’intelligence nationale au service de l’intérêt national, tel est notre premier principe ». Rivière commente avec une impitoyable logique : « Il faut pourtant choisir : ou bien l’intelligence française doit être mise au service des intérêts français ; et alors ce n’est plus elle qu’on défend ; c’est la France qu’on défend par elle, par son moyen. — Ou bien l’intelligence française est ce qui mérite avant tout d’être protégé, préservé, dégagé ; de cet ensemble de biens qu’est la France c’est celui que nous tenons pour le plus précieux », et alors « nous devons libérer notre réflexion de toute finalité préconçue, nous ne devons vouloir aboutir à quoi que ce soit d’autre qu’à ce que nous trouverons ; nous devons permettre à l’intelligence française de voir tout ce qu’elle voit, et de le dire, quoi qu’il en puisse résulter ».

Infiniment inférieur à son devancier, et pour la pensée et pour le style, l’appel de 2014 n’en commet pas moins, de manière plus criante encore, le même paralogisme. Car enfin, supposons que l’intelligence constate que la société multi-ethnique, multi-religieuse et multiculturelle prônée par les Vingt-Trois, Copé et Désir, est intrinsèquement violente, supposons qu’elle comprenne qu’« une société apaisée où les différences de religion, de couleur, d’origine sont admises, comprises et respectées » est une contradiction dans les termes, que doit faire l’intelligence ? Faut-il qu’elle s’aveugle volontairement ? Faut-il qu’elle nie les faits, qu’elle les dissimule, qu’elle les censure, qu’elle insulte, traque, persécute ceux qui disent la vérité ? Les « valeurs morales » de Copé, Désir, Yade et consorts, sans doute, les y autorisent ou même leur en font un devoir. Mais tout le monde, même dans la France de 2014, même après des décennies d’éducation et de rééducation scolaire, médiatique et cléricale, n’en est pas encore arrivé à cette moralité-là.

Les champions ecclésiastiques et laïques des « valeurs de la République » devraient donc réfléchir à deux fois avant de lancer des appels à l’intelligence – et a fortiori « au bon sens et à l’intelligence ». Les Français vont finir par les prendre au mot.

Flavien Blanchon pour Novopress

Crédit images : copies d’écran de l’appel : DR.