"Yann Fouéré, infatigable éveilleur de peuple" – Entretien avec Erwan Fouéré – 1/2

“Yann Fouéré, infatigable éveilleur de peuple” – Entretien avec Erwan Fouéré – 1/2 

09/04/2014 – GUINGAMP(NOVOPress)
Militant infatigable de la cause bretonne, défenseur des minorités nationales et promoteur d’un véritable fédéralisme européen, Yann Fouéré est un des hommes politiques les plus atypiques de la deuxième partie du XXème siècle. Son maître-ouvrage “L’Europe aux cent drapeaux” est incontournable pour tout Européen enraciné. Qu’il suscite l’adhésion ou au contraire la répulsion, son fédéralisme européen s’articule parfaitement avec sa défense des patries charnelles. Nous avons rencontré son fils Erwan Fouéré, ancien ambassadeur européen et très impliqué dans la Fondation Yann Fouéré.

Propos recueillis par Pierre Saint-Servant.


Yann Fouéré est décédé il y a bientôt trois ans, quelle est aujourd’hui la part vivante de son héritage ?

La Fondation Yann Fouéré, devenue le Fonds de dotation de Bretagne et l’IDBE (Institut de documentation bretonne et européenne) ont été créés dans le but précis de constituer un centre d’archives et de documentation réunissant non seulement tous les écrits et archives de Yann Fouéré accumulés tout au long de sa vie, mais également des documents et articles consacrés au Fédéralisme, à l’Europe des Régions et à la construction de l’Union européenne. Une partie de ces archives sont consultables librement sur le site : fondationyannfouere.org.

Au fil des années le fonds s’est enrichi de dons de militants et sympathisants bretons, ils savent que nous conserverons leurs archives et bibliothèques avec le plus grand soin et surtout que nous ne les disperserons pas. Installé à Guingamp, l’IDBE pourra accueillir des chercheurs et étudiants de toutes les régions et pays d’Europe. Nous envisageons par ailleurs d’ouvrir la bibliothèque à un plus large public dans un avenir très proche.

Mais au-delà de ce Centre, héritage physique de la vie de Yann Fouéré, son héritage  a laissé des traces dans le quotidien de ceux et celles qui luttent pour la reconnaissance et le respect des droits fondamentaux de chacun. Il s’agit des droits linguistiques et culturels, du droit à être consulté avant toute prise de décision des pouvoirs centralisés qui affectent le citoyen au niveau local, ou du droit à une Europe des régions. Ramener le pouvoir au niveau des localités, des régions, et appliquer le principe de subsidiarité devient de plus en plus une exigence répétée des citoyens qui se sentent aliénés par le pouvoir. Face à la crise qu’a subie l’Europe ces dernières années de plus en plus nombreux sont ceux qui ont plaidé pour une réorganisation de l’Europe sur des bases fédérales.

C’est ainsi que les idées que Yann Fouéré a défendu tout au long de sa vie, restent d’actualité. Il écrit dans son œuvre intitulé “Ces droits que les autres ont…”: « Le Fédéralisme apparait ainsi comme ce qu’il est : ni idéologie, ni même philosophie, sinon “philosophie du réel”, mais avant tout, ensemble de principes souples, d’organisation pratique et concrète de la vie en société, aussi diverse et diversifiée que soit celle-ci. » Il s’agit, en fin de compte, d’un message humaniste pour lequel le citoyen n’est pas un simple sujet, et  où il peut à des degrés divers, influer sur son sort.

Son message n’est-il pas – selon le vieil adage “Nul n’est prophète en son pays” – plus connu et diffusé hors de Bretagne qu’au sein de la péninsule ?

Cela démontre à quel point le pouvoir centralisé et centralisateur restreint la liberté d’expression et le libre débat de ceux qui s’opposent à son emprise. Comme il l’a écrit souvent, les nouvelles générations bretonnes trouvent difficilement les points d’appui et de repère qui leurs permettraient d’apprécier et de juger de manière objective l’aspect qu’a revêtu ce territoire à d’autres époques. Dans “La Bretagne écartelée”, il dit : « Son histoire [celle de la Bretagne], la plus récente en particulier, a été soigneusement tenue sous le boisseau, calomniée et déformée par les propagandes intéressées de l’Etat français, celle des mass media, des fonctionnaires et des politiciens à son service… »

L’ouvrage majeur de Yann Fouéré reste “L’Europe aux cent drapeaux”. Pouvez-vous nous dire, premièrement, quelle fut la réception de l’ouvrage à sa parution ? Puis en quoi cet ouvrage est fondamental pour le mouvement fédéraliste européen ?

Pour nombreux commentateurs, “l’Europe Aux cents drapeaux”, était un livre avant son temps. En relisant ce texte aujourd’hui, l’on s’aperçoit à quel point beaucoup des idées exprimées sont bien d’actualité aujourd’hui plus que jamais. En 1968, quand le livre a paru, les thèses qui y étaient défendues étaient considérées comme  révolutionnaires, très audacieuses. C’était le déplacement du pouvoir de  l’Etat-nation vers la région. Y était également avancé le principe de supranationalité sur lequel l’intégration européenne pourra s’épanouir , avec le citoyen au centre de la gouvernance et  des préoccupations quotidiennes. En fin de compte, mettre le citoyen au cœur de l’Europe.

Nous retrouvons encore une fois le principe humaniste promu par Yann Fouéré. D’ailleurs il dédie le livre « à [s]es amis de tous les peuples qui luttent pour la liberté de leurs patries au sein d’une Europe humaine. »

Yann Fouéré ne pouvait ignorer les manœuvres américaines pour balkaniser l’Europe afin de l’affaiblir, loin du fédéralisme constructif qu’il défendait. Comment réagissait-il à cette évolution ?

Je ne pense pas que Yann Fouéré partage cette thèse, et moi non plus d’ailleurs. Il  était admirateur du système fédéral américain, et  soulignait toujours l’importance de la coopération euro-atlantique. L’analyse contenue dans son livre cité plus haut “Ces Droits que les Autres Ont…” reflète bien cela; il invoque l’un des pères fondateurs des Etats-Unis, Thomas Jefferson, ainsi que les écrits de Proudhon et Tocqueville, en soulignant leurs similarités quant au fonctionnement du système fédéral : « Sans la liberté de la commune, l’individu n’est libre qu’a demi », a écrit  Proudhon.

S’il est vrai que certains présidents des Etats-Unis (notamment Georges Bush) ont exprimé la crainte que l’intégration européenne n’affaiblisse le rôle de l’OTAN ou que l’Europe ne suive une politique trop indépendante des intérêts des Etats-Unis (la guerre de 2003 en Irak par exemple), il n’empêche que dans l’ensemble la politique américaine est toujours restée favorable à une intégration européenne plus poussée dans un monde de plus en plus multipolaire. Dans ce nouveau monde, l’Europe assumerait de plus en plus un rôle primordial surtout dans son voisinage (par exemple dans les Balkans, où elle n’a pas su empêcher le carnage qui a suivi la désintégration de l’ancienne Yougoslavie). La crise actuelle en Ukraine et les actions illégales de la Russie avec l’annexion de la Crimée par la force, renforce encore plus l’importance de cette coopération euro-atlantique.

Par contre, Yann Fouéré était tout a fait contre la société de consommation et le matérialisme reflété dans la société moderne américaine. Déjà en 1936, il écrit : « Postés aux confins occidentaux de l’Europe, les peuples celtiques se doivent d’épurer, de spiritualiser la civilisation matérielle et sans âme qui nous arrive d’Outre Atlantique et qui menace de submerger le vieux monde. » Quelle prévoyance !

Fin de la première partie, deuxième partie vendredi 11 avril à 18 heures.

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