Afghanistan : avant les élections à quoi joue Hamid Karzaï ? Par Michel Lhomme

Afghanistan : avant les élections à quoi joue Hamid Karzaï ? Par Michel Lhomme

Photo : une femme montre sa carte électorale pour voter en Afghanistan à Kandahar.

2014, c’est l’année du retrait de l’armée américaine en Afghanistan. A ce jour, Hamid Karzaï [président de la République islamique d’Afghanistan] négocie toujours un accord de sécurité avec les États-Unis avant les futures élections présidentielles d’avril.

Les Talibans semblent de retour, l’Inde prépare son aide et son appui militaire au gouvernement afghan (livraisons d’hélicoptères), le Pakistan est divisé plus que jamais sur la conduite à tenir et cherche à sécuriser sa frontière nord alors que les drones américains y font des incursions permanentes. Enfin, Al-Qaïda filerait par la route de la Soie en Chine, menaçant d’extrémiser les Ouïgours. Bref, la situation est plus qu’incertaine quant à l’avenir du pays, une fois les Américains partis.

Hamid Karzaï  s’est lancé dans une critique sévère des douze années de guerre et a dénoncé la violence américaine. Les Américains ne peuvent faire confiance à ceux-là même qu’ils forment et soudoientHamid Karzaï (photo), l’homme lige et corrompu des Occidentaux, chef incontournable sur place, ne chercherait-il pas à reconquérir les pachtounes en tapant sur l’allié d’hier ? Devant deux journalistes du Washington Post, l’homme des Occidentaux a défié une nouvelle fois l’Occident. Il s’est lancé dans une critique sévère et inhabituelle des douze années de guerre et a particulièrement dénoncé la violence américaine. Que ce soit en Ukraine ou en Afghanistan, les Américains ne peuvent faire confiance à ceux-là même qu’ils forment et soudoient.

Hamid Karzaï a confessé qu’il était « profondément troublé » par les victimes civiles des drones américains et qu’il se sentait touché par les opérations militaires ciblant des sanctuaires talibans au Pakistan. Karzaï est allé encore plus loin en ajoutant que la guerre n’avait pas été menée pour défendre les intérêts de son pays. « Les Afghans sont morts dans une guerre qui n’est pas la nôtre» a-t-il dit. L’interview était destinée à un grand quotidien américain. Il n’était pas non plus improvisé. Cela faisait deux ans que Karzaï n’avait pas donné d’entretien et répondu à des journalistes américains. Il a même frôlé le lapsus en affirmant que « Al-Qaïda est plus un mythe qu’une réalité », ajoutant que la majorité des prisonniers de Guantanamo étaient  innocents. Il concluait pour terminer en précisant que la guerre était «pour la sécurité des États-Unis et pour l’intérêt de l’Occident” et rien de plus, donc surtout pas pour les Afghans !

Ces déclarations tonitruantes ont suscité le mépris des responsables étatsuniens, qui ont réagi en rappelant que les Américains ont, pour l’Afghanistan, perdu plus de 2 000 hommes et dépensé plus de 600 milliards de dollars dans le seul but de vaincre Al-Qaïda et les Talibans et de reconstruire le pays. Des anciens combattants américains ont qualifié Karzaï de chef de file délirant, d’allié devenu adversaire. On se rappellera que Karzaï a, pendant des mois, tergiversé pour signer l’accord de sécurité avec les États-Unis qui autorisera une force américaine résiduelle de rester au pays au-delà de 2014. A la dernière minute, Karzaï a ajouté de nouvelles exigences. Ce fameux pacte de sécurité n’est donc toujours pas signé. L’attaque virulente de Karzaï s’inscrit dans le contexte électoral des élections présidentielles afghanes. L’accord de départ des troupes US négocié avec Karzaï, pas candidat à cette élection, sera signé par son successeur.

En fait, Karzaï a tout compris. Il a, lui, tiré les leçons de ses douze ans de présidence. Il a compris le maillon faible des Etats-Unis, découvert son talon d’Achille. Il a acquis la ferme conviction que la critique publique sur les médias des États-Unis est de loin l’outil diplomatique le plus efficace même si, de fait, il a aussi annoncé son retrait de la vie politique et a même prié son frère aîné de retirer sa candidature pour éviter toute idée d’ingérence ou de manipulation politique de sa part. Ce n’est sans doute qu’un tour de passe-passe. Le candidat Qayum Karzaï, son frère, a refusé de retirer sa candidature tout en reconnaissant que « sans le soutien du président, il lui sera impossible de gagner » ! Qayum Karzaï est d’ailleurs en bonne position pour être élu en avril !

Les derniers mots de l’entretien de Karzaï sont presque d’anthologie. Il a déclaré « Nous sommes vraiment un peuple en colère. Au peuple américain, j’exprime ma gratitude mais au gouvernement des Etats-Unis, ma colère, ma colère extrême ». On peut assurer qu’à la Maison Blanche, au Département d’Etat ou au Pentagone, on a peu apprécié la nuance !

Michel Lhomme

Source : Metamag.

Crédit photo en Une : Canada en Afghanistan, via Flickr, (cc). Crédit photo dans le texte : DR.