L’orthographe démocratique et sociale et le novlangue managérial à l’assaut de notre langue et de notre culture

L’orthographe démocratique et sociale et le novlangue managérial à l’assaut de notre langue et de notre culture

12/03/2014 – PARIS (NOVOpress) – « La onzième édition est l’édition définitive, dit-il. Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu’il aura quand personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons terminé, les gens comme vous devront le réapprendre entièrement. Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout ! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. La onzième édition ne renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l’année 2050. (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. (…) Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050, au plus tard, il n’y aura plus un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ? » (« 1984, George Orwell, Gallimard, 1950, p. 79-80).

Pour parvenir à nous rendre incapables – peut-être d’ici l’année 2050, qui sait ? – de commettre le « crime par la pensée », l’on envisage semble-t-il de nous imposer deux formes d’appauvrissement de notre langue et, partant, de notre culture. L’une, attaquant par le bas, a, au nom d’un égalitarisme de façade, pour but de réduire à sa plus simple expression la langue véhiculaire des masses d’individus voués à n’être plus que les rouages non-pensants d’une société fortement hiérarchisée, dans laquelle ils occuperont le bas de l’échelle.

En réponse à la transversalité multi-directionnelle, il est impératif d’impacter les territoires risque.


On commencera donc par s’attaquer à la forme orthographique, sommée de devenir « démocratique et sociale » afin d’en faire un outil de nivellement dans le cadre d’un univers où, désormais, le plus mauvais de la classe donnera le ton, garantie absolue que le niveau général baissera. L’autre, travaillant par le haut, se réclame, à l’opposé, d’un élitisme arrogant, et se propose de créer un « novlangue managérial » composé de notions toutes faites , aboutissant à un appauvrissement de la pensée. C’est en cela que sont utiles les termes neufs et opaques du « frenglish », sources d’appauvrissement de la langue mais aussi éléments indispensables d’un jargon investi d’un pouvoir magique qui assure la domination de l’élite autoproclamée. Et l’on voit ainsi s’allier une démarche prétendument « égalitaire, démocratique et sociale », à une autre démarche qui, elle rappelle bien plus un certain élitisme affairiste de la réussite «économique. Loin d’être antagonistes, nous allons le voir, les deux approches sont complémentaires. Alors que la première s’attèle à faire disparaître de nos mémoires l’Héritage linguistique des plus grands lettrés et penseurs du passé, la seconde travaille à la création d’une sous-langue nouvelle destinée aux prétendues élites du monde nouveau.

Pour challenger une supply chain opérationnelle, la réponse est simple : incentiver les leaderships customer.

Les partisans de l’« orthographe démocratique et sociale » tendent à présenter les règles orthographiques comme quelque chose d’archaïque, d’inutile et surtout d’ inégalitaire. Et d’affirmer que ces règles n’ont jamais eu d’autre but que de « distinguer l’honnête homme des ignorants et des simples femmes » et de ne jamais avoir été autre chose que la chasse gardée des « savants sachants », « d’une élite férue d’étymologie et jalouse de son pouvoir ». Pire encore, l’orthographe française, « fixée pour exclure », exercerait une « violence sociale énorme ». D’où l’idée de réformer ladite orthographe, non plus par quelques corrections éparses, mais fondamentalement, en faisant notamment primer l’usage sur la norme (graphies simplifiées à outrance) et en supprimant, autant que possible, les lettres muettes et les consonnes. Ainsi, la langue devrait-elle devenir un outil « au service de tous » plutôt qu’un « outil de pouvoir », et permettre à davantage de personnes d’accéder au sens. On essaie ici, semble-t-il, de nous faire accroire que l’individu qui n’est même pas capable de faire l’effort de parfaire ses connaissances orthographiques va soudain comprendre et se passionner pour les pensées les plus profondes et les plus complexes, dès qu’on lui aura permis d’écrire comme le dernier des cancres. Si les penseurs ont existé avant la codification de l’orthographe, c’est justement celle-ci qui a permis à un plus grand nombre de comprendre leurs écrits. Mais, nous l’avons compris, le but n’est pas ici d’élever mais d’abaisser, au nom d’un égalitarisme intégriste et ultra-relativiste dont le slogan absurde pourrait être nous sommes tous égaux, non seulement en droit, mais en toutes choses. Opinion d’individus isolés ? Cette idée de l’orthographe démocratique et sociale a été récemment présentée avec la plus grande bienveillance (voir référence précitée), dans La Libre Belgique, l’un des principaux quotidiens de Belgique francophone. Et l’on nous dit que des modèles existent d’ores et déjà en ce sens et de nous proposer l’ « ortograf alternativ » du Groupe Défi Accessibilité destinée à des enfants…déficients mentaux. Ainsi, « en concentrant toutes les attentions sur l’enfant « défavorisé » on cherche à éviter que l’enfant « favorisé », lui, n’ait aucun avantage sur le précédent et reçoive exactement la même éducation que lui, limitées par ses limites à lui. C’est garantir que le niveau général baissera. S’il faut s’adresser de préférence aux plus mauvais élèves, de sorte que l’on n’avance pas ou très lentement, les acquis s’amenuiseront, le niveau moyen s’abaissera, et la culture régressera.(…) Après trente ans de l’école égalitaire, menant une politique de lutte contre les inégalités, on constate qu’on les a aggravées. Pour lutter contre les inégalités sociales, on a abaissé le niveau d’exigence culturel de l’école. Mais plus l’école a baissé son niveau, plus le nombre d’élèves issus de familles pauvres accédant aux grandes écoles a diminué. »

Le « novlangue managérial », qui, comme on le sait, use très largement de termes « frenglish », se répand dans l’univers entrepreneurial et tout particulièrement dans les rangs de ceux qui en sont présentés comme les élites, premières références de notre société globale et mercantile. Ces élites du Nouveau Monde Global savent comment rationnaliser leur entreprise « over-time » (progressivement, au cours du temps) et comment « targeter » (cibler) leurs objectifs. Ils pensent à demander à ceux qui boivent leurs paroles de leur transmettre leur « login » afin de pouvoir ensuite leur « forwarder » (transférer) leurs « slides » après le « workshop » (formation). Ils savent, bien évidemment, comment « implementer » (mettre en œuvre) une stratégie et considèrent qu’il est du devoir des « human ressources » (ressources humaines qui furent, en d’autres temps, le « service du personnel ») d’ « incentiver » (motiver, stimuler) le personnel. On aimerait croire à une farce, mais il n’en n’est hélas rien. Voilà bien le novlangue commercial que l’on inculque aujourd’hui aux prétendues élites de notre monde à la dérive, de la plus haute sphère politique aux financiers du CAC 40, et cela sans la moindre crainte du vaniteux, du pompeux et du ridicule. On nous dira sans doute qu’il n’existe rien de plus naturel que de vouloir familiariser les futurs « managers » (cadres) au langage de l’entreprise, les écoles de commerce n’ayant pas pour vocation de garantir le respect scrupuleux des usages linguistiques.. Certes. Toutefois, il apparaît que « plus qu’une langue vouée aux échanges commerciaux, ce jargon dissimule des enjeux de puissance où l’anglicisme inutile fuse comme un argument d’autorité qui donne nécessairement raison à celui qui l’emploie. Tel le « novlangue » inventé par George Orwell dans son roman « 1984 », il se compose de notions toutes faites, aboutissant à un appauvrissement de la pensée. Des expressions comme « business model », « dead line », « stakeholders », « process », « short term », « value », “data”, “focus”, “checker”, “suppliers”, “business unit”, “input”, affluent par milliers de la bouche des consultants : autant de termes péremptoires qui n’appellent aucun examen critique du signifié. Sur le « marché linguistique », pour employer une expression propre à Bourdieu, certains ont le monopole d’un certain jargon investi d’un pouvoir magique qui assure leur domination. L’anglo-saxon donne l’illusion d’un surplus sémantique et culturel auquel seront sensibles le locuteur et son destinataire. Celui qui parle se sentira valorisé par l’emploi de termes neufs et opaques ; celui qui l’écoute acquiescera pieusement. » (« Targeter », « value », « input » : j’ai découvert la novlangue d’HEC). L’imbuvable jargon donne, en outre, aux élites autoproclamées qui en usent, le sentiment d’une même appartenance, d’une identité commune définie par un même système de signes.

En conclusion, alors que l’on s’applique d’une part, en faisant appel à la paresse et à la médiocrité des masses, à niveler la langue et à la déformer, en rejetant, bien évidemment, l’héritage du passé, relégué au rang d’archaïsme « has been » (pour utiliser une autre de ces détestables expressions), on s’attèle, d’autre part, en flattant la vanité des élites du moment, à appauvrir la langue en la peuplant de mots creux à but purement utilitaire. Dans les deux cas, il s’agit d’empêcher définitivement les échanges d’idées générales, de même que l’expression et jusqu’à la conception d’une pensée. Cela devrait permettre l’avènement, à terme, du parfait « humain-rouage », élément d’une « société-fourmilière » ultra-hiérarchisée, qu’il sera, faute de mots, dans l’incapacité de contester. Pire encore, sa pauvreté linguistique et culturelle ne devrait même plus lui permettre de concevoir une pensée, qu’elle soit ou non contestataire.

Éric Timmermans

Source des citations : le site humoristique pipotronic.com