[Tribune] Ukraine : révolution européenne ou guerre civile latente ? par Vladimir Berezovski

[Tribune] Ukraine : révolution européenne ou guerre civile latente ? par Vladimir Berezovski

03/02/2014 – 16h30
KIEV (NOVOpress) –
Si la signature de l’accord avec la Russie a été l’élément déclencheur de la crise en Ukraine, ce n’est pas sa cause profonde. En effet, les nationalistes qui sont la principale force de frappe du mouvement sont plus opposés à la Russie que favorables à l’Union européenne. « ils ne sont pas si pro-occidentaux, mais ils sont à coup sûr anti-russes. Et c’est ce qui en fait des pro-occidentaux », remarque Edouard Limonov. Dans un message adressé aux nationalistes européens, ils prônent une troisième voie entre l’Occident et la Russie. Or l’Ukraine est profondément divisée entre une majorité de russophones et une minorité d’Ukrainiens de l’Ouest. Divisée sur le plan intérieur, elle ne peut donc pas incarner de façon efficace l’avant-garde de la révolution européenne. Avant-garde qu’a déjà du mal à incarner la Russie, pays infiniment plus puissant.

L’appel à l’anticommunisme est hors de propos, avec l’inversion des pôles idéologiques consécutive à la chute de l’URSS. La présence d’une symbolique radicale dans des manifestations sinon pro-européennes, du moins soutenues par l’Union européenne (et donc par les Etats-Unis) est emblématique de cette alliance objective. En France, les mouvements homologues sont sévèrement réprimés, et si les nationalistes ukrainiens arrivaient au pouvoir et commençaient à appliquer leur politique, ils seraient immédiatement sanctionnés (comme ce fut le cas de certains groupes islamistes après les révolutions arabes). Pour Zakhar Prilepine, si l’Ukraine voulait s’émanciper de la Russie, elle n’irait pas « à l’Ouest » mais « à gauche » en remettant en cause le pouvoir oligarchique transnational plutôt que l’influence de la Russie en tant qu’Etat. Il s’agirait d’enrayer la guerre civile latente par une révolution sociale.

Cela pourrait être la base d’une possible entente avec les nationalistes russes, absents du conflit ukrainien mais qui le suivent attentivement (avec comme en Europe de l’Ouest, des avis partagés) : d’une part parce que les deux cultures politiques sont très proches, d’autre part car l’issue du conflit aura des conséquences énormes pour la Russie. L’Ukraine faisant partie de sa zone d’influence directe, le rôle de la Russie en tant que puissance de dimension mondiale se trouve remis en question, et avec lui le monde multipolaire dans son ensemble. « Si nous allons commencer à perdre, nous détruirons le monde entier », prévient Alexandre Douguine. Ce ne sera pas par une explosion mais par l’implosion. Le mouvement de protestation russe ayant emprunté en décembre 2011 une voie de non violence sous l’impulsion de sa frange la plus libérale, les événements ukrainiens sont regardés par l’opposition radicale russe comme ce qui aurait pu se passer en Russie, le chauvinisme ukrainien et le libéralisme cosmopolite en moins.

Voulant satisfaire les exigences démocratiques et économiques de l’Union européenne sans se détourner de la Russie, le gouvernement légal de Ianoukovitch ne se donne pas les moyens de mettre fin aux manifestations violentes. Ayant déjà été confronté à une crise semblable quelques années plutôt, le président ukrainien démocratiquement élu avait préféré attendre que le mouvement s’épuise de lui-même. Puis il a accepté de rencontrer les représentants de l’opposition et a promis de revenir sur les lois restreignant la liberté de manifestation. Les forces de police ont l’ordre de ne pas riposter aux attaques de manifestants violents. L’état d’urgence n’est toujours pas déclaré, alors même que ce fut le cas lors d’événements moins graves comme des intempéries. La Russie ayant refusé de s’ingérer dans les affaires ukrainiennes pour se démarquer des Etats-Unis, le gouvernement ukrainien détient à lui seul l’immense responsabilité de son unité nationale.

Crédit photo : Damien Rieu