Les Grands Entretiens de Novopress - Bruno Favrit : "Partir sac au dos pour aller s’expliquer avec le monde" (1/3)

Les Grands Entretiens de Novopress – Bruno Favrit : “Partir sac au dos pour aller s’expliquer avec le monde” (1/3)

14/01/2013- 11h00
PARIS (NOVOpress) –
Homme des hautes cimes, qu’elles soient minérales ou intellectuelles, Bruno Favrit (photo, à Brociélande) a construit patiemment une œuvre réellement originale. Brillant par ses nouvelles, qui concentrent un certain élixir de l’âme européenne, il s’est également distingué par ses essais sur le paganisme ou plus récemment par la publication de Midi à la Source 1980-2011. En 2002, il rend hommage à celui qu’il considère comme un grand éveilleur en signant une biographie de Friedrich Nietzsche dans la collection Qui suis-je ? des éditions Pardès. C’est à la rencontre de l’homme de montagne, de l’écologie radicale et des plus profondes racines, que nous sommes allés.


Votre paganisme est incontestablement un trait majeur de votre personnalité, de votre œuvre. Qu’est-ce être païen aujourd’hui ? Le paganisme est-il pour vous un éclairage, une énergie ou une charpente ?

Je vois le paganisme avant tout comme une philosophie qui ne doit rien à un dogme ou un système. Il participe d’une évidence “instinctive” qu’il faut parfois aller chercher au rebours des injonctions, en tout cas régulièrement au contact d’une nature, comme réceptacle d’enseignements majeurs.

Dans ce que vous reprochez au catholicisme, ne trouve-t-on pas simplement les « idées chrétiennes devenues folles » selon la formule de Chesterton ?

Il y aurait beaucoup à dire sur le christianisme. À commencer par le dogme qui le régit et qu’il est difficile de relativiser sous peine de se mettre en dehors de l’Église. Bon, je conçois qu’aujourd’hui, celle-ci a lâché du lest et que le croyant peut s’autoriser pas mal d’accommodements. Mais ce qui va à l’encontre des préceptes et de la philosophie boréenne, c’est cette aptitude qu’a montré le christianisme de tout ramener à l’un. Nous en payons aujourd’hui plus que jamais le prix et il est élevé. On voit que l’expression des différences qui sont supposées nous enrichir ne sont qu’un biais qui mène droit à l’universalisme, celui-là même qui dépossède les peuples et les êtres de leurs spécificités.

N’y a-t-il pas un catholicisme médiéval, qu’ont loué chacun à leur manière Jean Mabire, Pierre Drieu-la-Rochelle, Henri Vincenot ou Gustave Thibon, qui pourrait vous être proche ? Un catholicisme viril, charnel, profondément enraciné dans la nature, européanisé, dont les bénédictins représenteraient le meilleur exemple …

Le catholicisme de Louis IX est bien éloigné de ce qu’il fut à son origine, où l’on trouve Paul de Tarse, Pierre et les catacombes. Jusqu’à la Renaissance il démontre qu’il est puissant et entend le rester. Mais ce catholicisme se vivait tout de même dans l’exaltation de la conquête ou de la reconquête, avec prêches et conversions à la clé. Aujourd’hui, il ne se risque plus à la moindre entreprise prosélyte. À tel point que nous voyons le socialisme rejoindre ses vues sur le plan de l’égalitarisme et de l’universalisme. Nietzsche et Maurras l’ont bien vu. Par contre, lui a succédé une autre religion révélée, universaliste et égalitariste, qui répond à cette définition de religion virile et conquérante et jusque dans nos murs, c’est l’islam. Un Premier ministre a récemment proclamé que c’était une grande religion. Voire. Cela dépend pour qui. Je ne crois pas qu’elle nous soit en tout cas très bénéfique. Réduire ses prétentions et son arrogance, comme il a été fait en Europe avec l’Église et son clergé s’avérera peut-être nécessaire.

Pour en revenir à un catholicisme solide et qui ne se renie pas, j’ai tout lu de Vincenot, et beaucoup de Thibon qui mériterait une bien meilleure audience. Je dois dire néanmoins que si tous les chrétiens avaient montré une telle indépendance d’esprit, l’Église aurait périclité ou tourné tout autrement. Mabire et Drieu étaient de libres penseurs, au même titre que Dominique Venner qui n’avait absolument pas évacué de son paganisme une idée de la chrétienté qu’on ne pouvait évidemment pas détacher de l’Histoire européenne. On ne doit pas croire que le païen est foncièrement anti-calotin ou athée. Il a une éthique de vie et des valeurs, cultive le sens du sacré. Mais je pense qu’il se sent concerné d’assez loin par le Décalogue. Quoi qu’il en soit, s’il y a encore quelques marques d’esthétisme ou de virilité (je préfère le terme de vitalité), c’est dans le paganisme qu’on le trouve, celui qui refuse de se soumettre et proclame son amour permanent de la liberté d’agir et de penser, tout comme d’ailleurs de prier.

Si nous devions chercher le fil d’Ariane de votre œuvre, ne serait-il pas finalement le refus du Même et donc de l’égalitarisme dit démocratique, qui constitue le cœur de notre modernité ?

L’égalité mise en avant comme valeur républicaine, donc suprême, et qui n’est qu’égalitarisme, réduction à l’un et au même en tirant vers le bas. Nous sommes bien d’accord. Mais ce qui monopolise une grande partie de mon énergie, et j’y reviens, c’est l’impératif de liberté, ce qui s’associe assez mal, quoi que l’on tente de nous le faire croire, avec l’égalité. Ci celle-ci s’installe, c’est toujours au détriment de celle-là.

« Je crois, et cela m’est dur d’écrire que l’homme m’a déçu. De cet or qu’il a dans les mains, de cet héritage qui lui a été laissé au prix de tant de souffrances, il n’a pas su prendre toute la mesure ». Cette phrase, qui aurait pu être de Giono, est extraite de vos Carnets. Nous pouvons lire un peu plus loin que votre instinct vous porte vers les autres, alors que votre raison vous invite à vous en détourner. Quels liens entretenez-vous avec vos « semblables » ?

Cioran disait : « Quelques aphorismes bâclés sont bien suffisants pour ces pauvres Français. » Quand on sait l’amour et le respect qu’il vouait à la France, dont il a appris à parler la langue en lisant les moralistes, on réalise le peu de considération qu’il devait porter à l’espèce en général. Je me retrouve beaucoup en Cioran. Il décrétait que naître était une mauvaise affaire mais, tant qu’à y être, autant essayer d’éduquer son prochain durant son passage ici-bas, tout du moins de lui ouvrir les yeux sur les réalités cachées de ce monde… Il était très conscient de la gageure. Il faut de la constance, croyez-moi, pour espérer éveiller son prochain dans une société qui s’est donné pour vocation de redéfinir les contours de la culture, et surtout de continuer à appeler culture une telle entreprise de démolition. L’éducateur ou le maître qui s’attend à ce que son œuvre reçoive une audience conséquente doit se préparer à recevoir en retour les plus cinglantes déconvenues. Apprendre à penser par soi-même, méditer sur un poème, une sentence, quelle affaire ! On veut des mots d’ordre, de bons conseils, de bons soins et de la bonne conscience pour dormir du sommeil du juste. Alors comment, au milieu de tels marigots, ne pas être tenté de renoncer à encourager quelques révolutions cependant nécessaires ? Pour moi, j’ai déjà beaucoup dit et je ne voudrais pas être l’écrivain de l’encombrement.

Quelle place tient l’esthétique pour vous ? Partagez-vous la vision de Dominique Venner qui privilégiait ce que sont les hommes, à ce qu’ils pensent ou disent penser ?

J’ai de plus en plus de mal à distinguer de la beauté dans nos cités. Je préfère l’esthétisme d’Isis voilée, ou même la “philocalie”, une façon de se positionner par rapport au monde et à ce qu’il montre de décadent et de dégénéré.

Évidemment, le plus difficile c’est d’être. Ce qu’avait énoncé Frédéric Nietzsche dans son Zarathoustra et dans le Gai Savoir. La sentence « Deviens qui tu es » n’a absolument rien d’évident ; il convient d’y réfléchir longuement si l’on veut parvenir à s’y retrouver, à se retrouver. L’environnement, l’éducation, les religions nous marquent, et que nous reste-t-il pour nous guider sur le chemin de notre quête, de notre introspection, de l’herméneutique de soi ? Notre volonté et notre intuition. Ensuite, pour ce qui est de penser, ce n’est le plus souvent qu’une idée ou une idéologie que l’on suit, à laquelle on obéit. Donc une pensée dévoyée et “calculante”, pour reprendre une expression d’Heidegger. D’ailleurs, Heidegger a écrit que nous n’avons pas encore commencé à penser ! On en est à peine au stade de la spéculation mais c’est, depuis Parménide, ce que nous savons le mieux faire – non pas financièrement mais philosophiquement, s’entend. Vous verrez que la métaphysique, et notre talent pour l’aborder, nous réserve quelques surprises de taille. L’ontologie : tout est là. Il est seulement encore trop tôt pour en parler. Trop de radotage, trop de superstitions, trop de vacarme.

Vous entretenez un rapport à la littérature assez ambigu. Lire trop serait ainsi un risque : trop lire et ne plus avoir assez de temps pour vivre…

Et même quand on n’a plus le goût de lire la production actuelle pour cause de quasi générale médiocrité, on trouve toujours à relire. Je ne peux pas m’en empêcher. Avec l’âge, je relis de plus en plus, revenant à ce qui me semble essentiel, c’est-à-dire rarement la nouveauté qui n’a de nouveauté qu’un vernis qui s’écaille vite. Cependant, vivre est important pour s’édifier encore et encore, trouver aussi l’inspiration qui manque. Mes nouvelles, mes essais n’auraient pas vu le jour si j’étais resté assis dans les bibliothèques et devant les écrans.

Votre biographie de Nietzsche a été un réel succès, vos ouvrages plus personnels ont rencontré un public peut-être réduit mais certainement de qualité. Les préoccupations liées à l’écriture, à l’œuvre, hantent vos Carnets. Qu’écrire ? Pour qui écrire ? Y voyez-vous plus clair aujourd’hui ?

À ma manière, j’ai rendu hommage à ce penseur essentiel qu’est Frédéric Nietzsche. Mais c’est en effet par un travail “formaté” qui ne m’a pas donné la liberté que je trouve lorsque je conçois mes livres en général, de manière méditative et presque irraisonnée…, où je mets beaucoup de mon rapport à l’existence, où je procède par “expérimentation”. À chaque fois une aventure dont le but est aussi de parvenir à m’étonner moi-même.

Je constate qu’un cercle de fidèles s’est constitué autour de moi. Cela m’encourage à poursuivre. Quoi qu’il en soit, je me suis toujours obligé à produire des livres que, à défaut d’être indispensables, l’on n’évacue pas une fois la dernière page tournée. Parce que je ne cherche pas à donner de quoi tuer le temps. « Le sens que l’époque s’est donné : gagner du temps pour mieux le tuer ensuite. » C’est ce que j’écris dans Toxiques et Codex. Eh bien, si l’on regarde la production littéraire actuelle, on y est en plein. Autobiographies de stars, romans psychologiques ou à suspens, recettes sur le bonheur… Et tout ça qui sacrifie, en général, à l’air du temps, avec le consensus qui va avec. Pour ce qui est de ce que je dois écrire, je n’y vois pas plus clairement mais je sais dans quelle direction ne pas aller. Conscient de n’avoir trouvé qu’un lectorat réduit, je sais que je n’aurai également pas à me renier, à faire des courbettes, du fait déjà que mes éditeurs ont une conception voisine de la mienne sur la liberté d’expression – il en serait autrement que le contenu de mes livres s’en trouverait édulcoré de la manière la plus dommageable. Je n’ai pas envie de me surveiller et de rendre des comptes, donc de me fixer des barrières. La seule barrière que je me fixe, c’est le style. Le livre qui est en moi, il arrive finalement, le moment venu, parfois de très loin et, aussi bien, après un accouchement difficile.

La solitude et le silence vous sont indispensables – vos retraites régulières dans les grottes ou sur les sommets l’attestent – n’est-ce pas leur impossibilité qui a transformé l’homme contemporain en consommateur abêti ?

Rien n’interdit à quiconque de partir sac au dos pour aller s’expliquer avec le monde. Enfin, théoriquement. Car c’est un fait que le chauffage central, la piscine à remous ou la Play Station, c’est plus facile à affronter.

Le souci de transmettre a compté pour vous. Les revues que vous avez portées, les conférences données, les marches conduites avec de jeunes volontaires en témoignent. Quel regard portez-vous sur la jeunesse française, y trouvez-vous encore vive la vieille flamme européenne ?

Mais tout à fait ! Sans pour autant faire preuve d’un optimisme béat. De ce côté aussi, on sent que le consensus ambiant et “obligé” reçoit quelques coups de boutoir. Il y a une jeunesse décomplexée, détachée des nostalgies stériles et des impasses qu’elles portent en elles. Et pas qu’en France. Cette jeunesse a pris conscience que les élites qui ont dressé des barricades et défilé en proclamant qu’il est interdit d’interdire la brident désormais, ne lui donnant matière qu’à penser médiocrement. Trop c’est trop. Mais le bout du tunnel est encore loin. Il y a tout de même une majorité de décérébrés qui occupent ou s’apprêtent à occuper des postes stratégiques. Que l’on trouve encore dans les écoles de journalisme et jusqu’à Sciences-Po, ce qui est tout de même assez paradoxal mais ne m’étonne qu’à moitié. Toujours ce besoin effréné de mots d’ordre, d’appartenir à la caste des bons élèves et des bons serviteurs.

Comment, dès lors, réveiller les consciences et affûter les âmes ?

La question la plus difficile… Que chacun pense à prendre rendez-vous avec lui-même. C’est dans les profondeurs et les plis de son âme qu’il puisera ses meilleures et plus sûres motivations. Qui suis-je et d’où est ce que je viens ? Il n’y a pas d’école aujourd’hui qui l’enseigne, du moins officiellement. Bien sûr, il y a les livres (et je ne vais pas les dénigrer) mais dire oui à la vie aura toujours ma préférence. On peut partir à la découverte du terroir sur les chemins du pays réel, entendre les voix essentielles qui nous disent que nous ne sommes pas citoyens du monde ou apatrides. C’est déjà suffisant, en tout cas plus enrichissant que de préparer la révolution en éclusant de la bière ou de se défouler via les consoles de jeux vidéo. Bien entendu, la culture est toujours indispensable et je renvoie sur ce point à Gramsci et à ceux qui se sont inspirés de son enseignement. Mais je pense surtout qu’il est temps de se payer de moins de mots et de fictions au bénéfice de l’action. Certains mouvements l’ont bien compris en médiatisant l’action. Il convient de montrer une attitude, un comportement, cela parle bien mieux que tous les discours. Mais pas de vaine agitation ou provocation pour autant. Il faut laisser cela aux autres.

Propos recueillis par Pierre Saint-Servant

Crédit photo : Bruno Favrit.