Un jour un livre : Éduquer autrement. Le regard d'un père sur l'éducation de ses enfants (2)

Un jour un livre : Éduquer autrement. Le regard d’un père sur l’éducation de ses enfants (2)

08/01/2014 – 10h30
PARIS (NOVOpress) – Les rédacteurs de Novopress vous proposent de découvrir périodiquement une sélection de livres à travers des extraits choisis. Dans une société qui saborde les principes même de structuration de l’individu, trouver des clés pour permettre aux jeunes européens de devenir des hommes libres est un enjeu de civilisation. Extrait tiré de l’ouvrage Éduquer autrement. Le regard d’un père sur l’éducation de ses enfants, de Pierre-Henri d’Argenson.


(…) Le structuralisme, issu de théories de la linguistique, est un courant philosophique (mais aussi sociologique et anthropologique) que l’on peut définir approximativement comme une méthode d’analyse tendant à considérer tout phénomène comme le résultat de structures sous-jacentes ou inconsciente qu’il s’agit de mettre en lumière. Le structuralisme est un déterminisme, un mécanisme, dans la droite ligne du rationalisme scientifique né au XIXe siècle.

Je ne condamne pas en soi la pensée structuraliste, qui a apporté une riche contribution à l’histoire des idées, que je souhaite absolument libre, mais je déplore en revanche les conséquences qui en ont été tirées dans le champ social, politique et éducatif. Ce basculement (inévitable) du champ intellectuel au champ politico-social est parfaitement illustré dans cette phrase de Roland Barthes, prononcée à l’occasion de sa leçon inaugurale au collège de France en 1977 : « La langue comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. » Autrement dit, comme le langage enferme par nature la réalité dans des significations contraintes et orientées au service d’une idéologie dominante (appréciation philosophique-linguistique, relevant du champ intellectuel), le langage est donc « fasciste » (appréciation politique, qui mobilise l’artillerie lourde de la mise à l’index idéologique). Une formule certes provocatrice, mais à laquelle Barthes croyait réellement. Or qu’elle conséquence a-t-on tiré de cette approche dans le champ éducatif ? Réponse : on a cassé le langage. On a décrété la grammaire et l’orthographe fascistes (années 1970), puis on les a décrétées bourgeoises (années 1980 avec Bourdieu), puis élitistes (années 2000, avec la tentative de réforme de l’orthographe par Lionel Jospin), enfin discriminatoires (c’est un nouveau chantier des années 2010 : après avoir été reconnues coupables de crime contre la démocratie, les classes populaires et la méritocratie égalitaire, grammaire et orthographe ne sont pas loin d’être soupçonnées de racisme et de discrimination contre les immigrés, à l’instar des épreuves de culture générale dans les concours, voire les concours eux-mêmes).

Un jour un livre : Éduquer autrement. Le regard d'un père sur l'éducation de ses enfants

Un jour un livre : Éduquer autrement. Le regard d’un père sur l’éducation de ses enfants

Cette logique de destruction a touché à peu près tous les aspects de l’éducation, et nous sommes malheureusement encore loin d’être sortis de ce cycle idéologique initié dans les années 1960. Pratiquement tous les piliers de la société ont subis cette abrasion méthodique, jusqu’à la différence homme-femme à travers les théories du genre, qui considère que la différence des sexe est purement culturelle et sociale (…). En fait, tout ce qui était structurant a été, au nom du structuralisme, déstructuré : puisque nous sommes prisonniers de codes héréditaires, sociaux, linguistiques qui nous interdisent toute liberté réelle, qui figent les rôles sexuels ou qui fondent les inégalités sociales, détruisons ces cadres oppressifs. La musique et la peinture dites contemporaines se sont d’ailleurs largement fait écho de cette déstructuration, en s’acharnant à détruire tout ce qui avait quelque chose de structurant.

Le structuralisme doit être restitué dans son contexte historique : la mise en lumière des « structures » cognitives, linguistiques, sociales, biologiques de notre environnement, étant intervenu dans le contexte idéologique de l’après-nazisme et fascisme, toute idée de cadre, quelle qu’elle soit, ne pouvait être reçu que comme quelque chose de forcément négatif.

Le structuralisme a en ce sens été le fondement philosophique de la pensée libertaire, à moins que la pensée libertaire n’ait en quelque sorte produit le structuralisme, non sans une ambiguïté fondamentale : paradoxalement (en apparence), la pensée structuraliste s’est parfaitement accommodée du communisme, dans lequel elle a vu la possibilité de la réalisation de son utopie libertaire-égalitaire : puisque nos cadres légitiment des systèmes de domination et d’oppression de soi-même et des autres, créons par la contrainte une société parfaite qui abolira toute les sources d’oppressions. La raison de cette connivence secrète du structuralisme avec les utopies totalitaires est que ce courant comporte en lui un point commun important avec ces dernières : la négation de la conscience individuelle et de son libre-arbitre, considérés comme parfaitement illusoires. À bien des égards, tout le courant idéologique issu du structuralisme a été et continue d’être animé par la même fureur que la terreur révolutionnaire, dans son projet de faire accoucher par la force la société d’un homme nouveau. Ayons conscience par exemple de l’extrême violence que peut constituer, vis à vis d’un peuple, le fait d’abîmer volontairement les règles du langage, en dégradant la grammaire et l’orthographe. Ainsi la société déstructurée dont nous héritons n’est pas d’abord le fruit d’une déliquescence, mais bien au contraire d’un projet très abouti, pétri d’excellentes intentions comme toutes les utopies destructrices. (…)

Il est urgent désormais de tourner la page du structuralisme déstructurant, en réhabilitant la notion de structure : oui, les structures ont quelque chose de bon et de libérateur, c’est ce que je défends vigoureusement dans ce livre. Nul homme ne prend le chemin de la liberté existentielle sans instruments pour s’orienter sur ce chemin, et nul enfant des classes populaires ne gravit l’échelle sociale sans maitrise des codes du langage. La structure est fondatrice de liberté et non d’oppression. L’homme est libre par nature mais cette liberté est virtuelle tant qu’il ne s’est pas doté des structures qui lui permette d’en faire un usage constructif. (…)

La réalité, derrière ses grands idéaux affichés, c’est que la génération de 1968 n’a jamais accepté que ses propres enfants deviennent un jour ses égaux, qu’ils soient un jour capables de construire leur propre vision intellectuelle du monde, qui ne soit pas forcément la leur. La preuve est que toute tentative de déconstruction intellectuelle des fondements idéologiques de Mai 68 est immanquablement qualifiée de « réactionnaire » pour la disqualifier.

(…) Si cet héritage de 1968 est aujourd’hui remis en cause, ce n’est pas cause de l’émergence d’un mouvement de pensée adverse à sa hauteur, mais parce qu’une sourde angoisse a saisi notre pays : si le nivellement par le bas, le relativisme culturel, la déstructuration éducative, n’étaient en train, trivialement, de nous couler ? Et si nous étions en passe d’être totalement déqualifiés, face aux cohortes d’étudiants asiatiques brillants à l’assaut du monde, de ses marchés, de ses technologies, formés depuis l’enfance à la discipline et à l’exigence ? Il faut espérer que notre pays se rende compte qu’il n’a plus les moyens de la déstructuration de ses enfants. (…)

L’objet de mes propos n’est pas d’appeler à préserver ou d’isoler les enfants du monde, mais bien au contraire de leur permettre d’y survivre en tant que personnes libres et autonomes. N’est pas libre et autonome celui qui ne contrôle pas sa pulsion d’achat, qui ne maîtrise pas son temps de télévision et d’Internet, qui achète pour conjurer ses angoisses, qui n’est plus capable de rencontres humaines, qui passe plus de temps sur les réseaux virtuels que dans les échanges réels, qui a peur de la sexualité, qui ne sait plus prendre une décision. Or la capacité à rester libre au sein de la société de consommation demande une maîtrise de soi, une capacité d’analyse et de décryptage en temps réel qui puise sa source dans une structuration existentielle acquise très tôt dans la vie.

Pierre-Henri d’Argenson, Éduquer autrement. Le regard d’un père sur l’éducation de ses enfants. L’œuvre éditions, septembre 2012. Acheter sur Amazon. Ancien élève de l’ENA, Pierre-Henri d’Argenson est haut fonctionnaire. Passionné par les questions d’éducation, il a enseigné à Sciences-Po et à l’École militaire. Éduquer autrement est son premier ouvrage publié.

Crédit photo : chrisgold via Flickr (cc)