Un jour un livre : La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental

28/12/2013 – 11h00
PARIS (NOVOpress) –
À l’occasion des fêtes de fin d’année, les rédacteurs de Novopress vous proposent de découvrir une sélection de livres à travers des extraits choisis. La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental a été écrit par le romancier et essayiste Pascal Bruckner, et publié chez Grasset en 2006. Il y est question de ce sentiment de culpabilité occidentale envers le monde, qui a cours depuis un demi-siècle. Laissons à l’auteur le soin de résumer son ouvrage : « Le monde entier nous hait et nous le méritons bien : telle est la conviction d’une majorité d’Européens et a fortiori de Français. Depuis 1945, notre continent est habité par les tourments de la repentance. Ressassant ses abominations passées, les guerres incessantes, les persécutions religieuses, l’esclavage, le fascisme, le communisme, il ne voit dans sa longue histoire qu’une continuité de tueries qui ont abouti à deux conflits mondiaux, autant dire à un suicide enthousiaste. A ce sentiment de culpabilité, une élite intellectuelle et politique donne ses lettres de noblesse, appointée à l’entretien du remords comme jadis les gardiens du feu : “l’Occident” serait ainsi le débiteur de tout ce qui n’est pas lui, justiciable de tous les procès, condamné à toutes les réparations. Dans cette rumination morose, les nations européennes oublient qu’elles, et elles seules, ont fait l’effort de surmonter leur barbarie pour la penser et s’en affranchir. Et si la contrition était l’autre visage de l’abdication ? ».


Un jour un livre : La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental

Un jour un livre : La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental

Placer l’ennemi en son cœur

L’Europe a sans doute enfanté des monstres : elle a du même geste enfanté les théories qui permettent de penser et de détruire les monstres. Parce qu’elle a porté à son plus haut degré depuis les conquistadors l’alliance du progrès et de la cruauté, du pouvoir technique et de l’agressivité, parce qu’elle a connu des siècles de saturnales sanglantes, elle est aussi devenue d’une extrême sensibilité aux folies de l’espèce humaine. Elle a, prenant le relais des Arabes et des Africains, institué les traites négrières transatlantiques, mais elle a aussi engendré l’abolitionnisme et mis fin à l’esclavage avant les autres nations. Elle a commis le pire et s’est donné les moyens de l’éradiquer. La singularité de l’Europe, c’est un paradoxe poussé à l’extrême : de l’ordre médiéval naît la Renaissance, de la féodalité l’aspiration démocratique, de l’oppression de l’Eglise le surgissement des Lumières. Les guerres de Religion vont favoriser l’idée laïque, les antagonismes nationaux l’espoir d’une communauté supranationale, les conquêtes outre-mer susciter l’anticolonialisme, les révolutions du XXe siècle le mouvement antitotalitaire. L’Europe, pareille à un geôlier qui vous jette en prison et vous glisse dans les mains les clefs de la cellule, apporta au monde à la fois le despotisme et la liberté. Elle a envoyé le militaire, le marchand, le missionnaire subjuguer et exploiter les terres lointaines, elle a aussi inventé l’anthropologie, qui est une certaine façon de se voir avec les yeux de l’étranger, de penser l’autre en soi et soi en l’autre, bref de se séparer de ce dont on est proche pour se rapprocher de ce dont on est séparé. (…)

Les vanités de la haine de soi

Rien n’est plus occidental que la détestation de l’Occident, cette passion à se maudire, à se lacérer. Les grands-prêtres de la diffamation ne font, par leurs anathèmes, que marquer leur appartenance à l’univers qu’ils vomissent. Ce soupçon qui pèse sur nos réussites les plus éclatantes risque toujours de dégénérer en défaitisme facile. L’esprit critique se dresse contre lui-même et consume sa forme. Mais au lieu d’en ressortir grandi, purifié, il se dévore ans une sorte d’autocannibalisme et met à se détruire une volupté morose qui ne laisse rien debout. L’hyper-criticisme finit alors dans la haine de soi, n’abandonne derrière lui que des ruines. Un nouveau dogme de la démolition naît du refus des dogmes.

Nous n’aurions donc, nous autres Euro-Américains, qu’une obligation, expier sans fin ce que nous avons infligé aux autres parties de l’humanité. Comment ne pas voir que nous devenons par là même des rentiers de l’auto-dénonciation qui tirons un orgueil singulier d’être les pires ? Le dénigrement de soi dissimule à peine, en effet, une glorification détournée. Le mal ne peut venir que de nous ; les autres hommes sont animés par la sympathie, la bienveillance, la candeur. Paternalisme de la mauvaise conscience : se penser comme les rois de l’infâme, c’est encore demeurer à la cime de l’histoire. Nous le savons depuis Freud, le masochisme n’est qu’un sadisme inversé, une passion de dominer retournée contre soi. L’Europe est encore messianique sur un mode mineur, militante de sa propre faiblesse, exportatrice d’humilité et de sagesse. Son apparent mépris d’elle-même cache mal une très haute infatuation. Elle n’admet la barbarie que pour elle, c’est sa fierté, mais la conteste aux autres, leur trouve des circonstances atténuantes (ce qui est une manière de leur dénier toute responsabilité).

Pascal Bruckner, La tyrannie de la pénitence, essai sur le masochisme occidental. Éditions Grasset (2006). Acheter sur Amazon.

Crédit photo : grandmaitre via Flickr (cc)