Un jour un livre : Langue fantôme, de Richard Millet

Un jour un livre : Langue fantôme, de Richard Millet

26/12/2013 – 11h00
PARIS (NOVOpress) –
À l’occasion des fêtes de fin d’année, les rédacteurs de Novopress vous proposent de découvrir une sélection de livres à travers des extraits choisis. Dans Langue fantôme, sous-titré Essai sur la paupérisation de la littérature suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, l’écrivain Richard Millet s’attaque à la grande déculturation contemporaine et à l’appauvrissement du langage. La fabrique à crétins contemporaine trouve quelques opposants, et c’est tant mieux !


En quoi le rasage d’une barbe est-il donc un événement, dans un monde post-historique où il n’y a sans doute plus de littéraire que des événements vides de littérature, donc de sens ?

En vérité ce rasage ne serait pas un événement si Eco (Ndlr : Umberto) n’avait également rasé son roman le plus célèbre (et nonobstant rasoir), Le Nom de la Rose, vendu à trente millions d’exemplaires dans plus de quarante langues, et dont il vient de donner une version modernisée, « plus fluide et accessible », débarrassée des citations latines, avec des descriptions « allégées », mais sans toucher à l’ « intrigue ». Loin de moi l’idée de contester à un écrivain le soin de revoir un de ses livres ; avec le rasage du Nom de la Rose, il s’agit cependant de tout autre chose : « Rafraîchir l’œuvre et se rapprocher des technologies et des générations nouvelles », c’est, pour filer une métaphore qui suggère l’accointance du notaire avec un garçon coiffeur reconverti en intervenant culturel, ce qui serait tout à fait dans l’ordre de la post modernité, c’est donc débarrasser de le roman des mots anciens, des digressions philosophiques et du latin, soit de tout ce qui donnait une dimension ou une apparence littéraire à un roman qu’on qualifiera au mieux de populaire, au pire de best-seller international, et qui, aujourd’hui rasé, appartient à cette zone où la sous-littérature historico-occultiste anglo-saxonne de Dan Brown et consorts, dont Eco est devenu le prototype, avec Dumas et Conan Doyle pour ancêtres (…)

Richard Millet, Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2012.

Richard Millet, Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2012.

En réduisant son roman à sa seule intrigue, Eco suggère que la prochaine étape, lorsqu’il se rasera par exemple la moustache, sera la version de son roman pour vidéo game, mot que j’écris en anglais, car la régression de l’objet littéraire à la technologie du divertissement ne peut qu’avoir lieu dans la langue du grand entertainment planétaire, l’italien d’Eco ne pouvant pas plus se maintenir que les autres langues nationales en leur acceptation littéraire, l’anglais y compris, si bien que la leçon que nous pouvons tirer des tribulations du Nom de la Rose et des métamorphoses pileuses de son auteur revient à constater l’élimination progressive dans le roman non seulement du style mais aussi de la langue : le roman comme lieu de destruction de la langue, donc de paupérisation de la littérature. (…)

La réécriture du Nom de la Rose serait en elle-même un événement insignifiant (mais y a-t-il rien, en un monde aux valeurs falsifiées, qui ne relève de l’insignifiance évènementielle ?) si elle n’était révélatrice de quelque chose de bien plus profond : la révision politico-littéraire du vocabulaire par les peuples de l’Occident qui après avoir libéré les mœurs et mis à bas les vieilles idoles chrétiennes, puis laïcisé la littérature sous la forme du roman postlittéraire, se retrouve étranglés par une éthique (celle humanitaro-calviniste, des Droits de l’homme) qui a quasiment valeur de religion d’État, à tout le moins d’idéologie dominante, et qui se révèle plus coercitive, car plus sournoisement et extraordinairement judiciarisée, que le système répressif que la modernité a travaillé à ruiner, entrainant dans cette ruine bien plus de choses qu’on ne pense ou qu’on ne le souhaitait peut être, notamment la langue, soit le lien le plus authentique entre les humains, la religion nouvelle consistant surtout à entretenir dans le langage des différences et des clivages qui recouvre les oppositions sexuelles, ethniques et religieuse rongeant les société européennes sous le nom de multiculturalisme – les dernières menées révisionnistes contre la langue, en France, réclamant par exemple la suppression de « mademoiselle » et de « race ».

Richard Millet, Langue fantôme, Pierre-Guillaume de Roux éditeur, 2012. Acheter sur Amazon. Richard Millet est romancier, essayiste, éditeur et membre du comité de lecture de Gallimard. Il est considéré comme l’un des plus grands auteurs français contemporains. Chez cet éditeur, il est notamment l’auteur de La voix et l’ombre, La Fiancée libanaise, L’Enfer du roman, Tarnac, La Confession négative, Le Balcon à Beyrouth, Le Renard dans le nom, Ma vie parmi les ombres, Lauve le pur ou La gloire des Pythre. Chez Hermann, il a publié Arguments d’un désespoir contemporain et chez Pierre-Guillaume de Roux, Fatigue du sens (Prix des Impertinents, 2011).

Crédit photo : taku_aroha_ki_a_koe via Flickr (cc)