André Bercoff : "Le fossé se creuse de plus en plus entre une France abritée et une France exposée"

André Bercoff : “Le fossé se creuse de plus en plus entre une France abritée et une France exposée”

19/12/2013 – 17h00
PARIS (NOVOpress) – Dans “Je suis venu te dire que je m’en vais” (Éditions Michalon), André Bercoff pousse un puissant coup de gueule contre l’hémorragie des talents français. Il offre en outre à ses lecteurs un formidable exercice de dissection de la France telle qu’elle ne va pas, de cette France “en dormition”.
Entretien exclusif réalisé pour Novopress.

Sur le plan des causes de l’émigration française, vous vous attaquez à une fiscalité excessive et braconnière. Vous ne contestez pourtant pas la légitimité de l’impôt. D’où vient le fait qu’au-delà de son “volume”, il soit désormais inacceptable ? Comment pourrait-il redevenir légitime aux yeux des Français ?

Ce qui est devenu inacceptable aux yeux des très nombreuses personnes que nous avons été amenés à rencontrer, c’est l’impression que le fisc est, de plus en plus, pour les princes qui nous gouvernent, l’horizon indépassable de notre temps et qu’il ne touche plus seulement les classes riches ou aisées, mais une classe moyenne en panne d’avenir et en précarisation plus ou moins forcée. Beaucoup m’ont dit qu’ils comprennent très bien que l’on paye des impôts, à condition de savoir où va l’argent et à quoi et à qui il sert. La légitimité ne pourra revenir qu’avec la transparence.

Je suis venu te dire que je m'en vais"  d'André Bercoff

“Je suis venu te dire que je m’en vais” d’André Bercoff

Vous soulignez, à juste tire, l’injustice d’un système qui est incapable de frapper assez fort les extrêmement riches – soit les entreprises du CAC 40 et les “500” du classement Challenges – et qui pourtant développe une énergie redoutable à traquer et matraquer les PME et les “Français moyens”. Une hypocrisie de plus en France normale ?

Hypocrisie ? Non : ce qui reste quand on a tout oublié et qu’on ne veut ni dégraisser le mammouth, ni toucher véritablement à la dépense publique. Les sympathiques héros du CAC 40 ont tout compris : ils appartiennent – pour plus de la moitié – à des investisseurs étrangers et 80% de leurs activités sont situées hors de France. Ce qui leur permet de payer des impôts dans les herbes vertes d’une fiscalité plus légère, c’est-à-dire partout ailleurs qu’ici. Reste à tondre les millions de moutons qui ne peuvent se permettre la transhumance vers des pâturages d’outre-frontières.

Il est rare d’entendre les médias évoquer l’insécurité et les conséquences négatives de l’immigration massive comme raisons de départ de milliers de français. C’est pourtant l’un des points que vous avez choisi de souligner …

C’est en effet ce que nous avons entendu à plusieurs reprises. Des hommes et des femmes évoquaient le sentiment de n’être plus protégés, la nuit, dans les transports en commun ou ailleurs. Un sentiment vague mais omniprésent. Mais soyons clairs : ils ne liaient pas l’insécurité à l’immigration ; en ce qui concerne celle-ci, revenait souvent l’argument selon lequel ils ne comprenaient pas pourquoi l’aide publique allait aussi massivement à des primo arrivants, voire même aux clandestins qui bénéficiaient d’emblée de l’AME, ainsi que d’autres avantages, alors que des millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté. Sur ces sujets également, ils voudraient savoir le montant de ces dépenses, la répartition, bref, une fois de plus, une transparence cruellement absente.

La France, qui a pourtant mis au monde des personnalités d’élite pendant plus d’un millénaire, semble avoir désormais le dégoût de l’excellence. D’où vient ce poison mortel ? Est-il l’enfant coupable de 1789 et de 1968 ?

Je ne crois pas. Il est toujours facile de désigner des boucs émissaires et il est d’autres dates qui sonnent beaucoup plus fort dans le renoncement national : par exemple 1940… La « normalisation » vient à la fois du laxisme de l’Education nationale (90% de bacheliers), de la culture effrénée de l’assistanat et de l’énarchie, moule à fabriquer des élites qui n’ont rien de plus pressé, à 25 ans, que d’imiter leurs aînés sexagénaires. La consanguinité et l’excellence font toujours mauvais ménage. La grandeur ne naît que dans les chemins de traverse.

L’expatrié type nous parait facilement cernable : originaire d’un milieu “bourgeois”, élève des grandes écoles et désormais cadre sup’. Après votre enquête, pouvez-vous nous décrire qui il est réellement ?

Cet archétype existe, bien sûr, mais ne représente pas du tout, aujourd’hui, la majorité des expatriés. J’ai rencontré de nombreux jeunes de 20 à 25 ans qui n’avaient pas fait d’études poussées et qui partaient, non parce qu’ils n’aimaient pas la France, mais qu’ils se voyaient condamnés à un avenir sans limite, de stages et de CDD. De San Francisco à Sydney, de Londres à Shanghai, vous avez des dizaines de milliers de Français dans des restaurants, des hôtels, des salons de coiffure, et pas seulement à la Bourse, dans le monde de l’entreprise ou dans la haute technologie. J’ai rencontré une jeune femme, simplement bachelière, qui a fait fortune dans le macaron à Sydney… La palette est large.

Deux concepts que vous avancez dans votre livre me semblent essentiels. Tout d’abord celui de la nouvelle fracture sociale, non pas selon les “classes” traditionnelles mais selon les emplois “protégés” et les emplois “vulnérables”. Ensuite, ce que vous appelez la France à trois vitesses. Pouvez-vous revenir sur ces deux points ?

Il me semble effectivement que le fossé se creuse de plus en plus entre une France abritée et une France exposée. Encore que la garantie de l’emploi est moins assurée qu’autrefois, mais surtout que si l’on additionne les bombes à retardement de la retraite, de la sécurité sociale et de la dette, l’avenir pousse de plus en plus de gens à ne compter que sur eux-mêmes. Si, dans certains milieux, la lutte des places a remplacé la lutte des classes, on ne compte plus les chefs de petites entreprises qui se retrouvent en faillite et démunis, les cadres supérieurs qui connaissent de plus en plus le chômage, bref, une bourgeoisie désemparée et dont le statut est parti sans laisser d’adresse. Trois niveaux donc : la France des méga-riches, de la haute fonction publique et des rentiers, qui peut continuer de dormir tranquille ; celle de la classe moyenne en plein déclassement et précarisation ; et enfin le reste de la population que l’on aide légitimement de diverses manières, tout en faisant semblant de ne pas savoir que, comme disait Michel Rocard, l’on ne pourra accueillir toute la misère du monde sans en payer le prix.

Même si vous en exposez, à plusieurs endroits, les conséquences négatives, vous n’envisagez à aucun moment de nous mettre en retrait du “jeu de la mondialisation”, pourquoi ?

Parce que, contrairement à beaucoup, je pense que mondialisation et identité sont les deux faces positives de la même médaille. Le grand visionnaire des médias, Marshall MacLuhan, affirmait : « C’est parce que le monde est devenu un village global que va sonner le retour des tribus ». C’est la mondialisation qui a permis à des centaines de millions d’Asiatiques de sortir de la misère, et c’est elle qui réveille les identités et surtout qui les fait connaître par le Net et les hautes technologies, et c’est très bien ainsi.

38 % des français qui voudraient quitter leur pays, ce sont 62 % qui souhaitent y rester, n’est-ce pas à la fois surprenant et encourageant ?

Soyons clairs : il ne s’agit en aucun cas, pour le moment, et heureusement, d’une émigration massive. Dans mon livre, je cite des prospectives selon lesquelles il y aurait plus de trois millions d’expatriés en 2020. Ce qui est beaucoup plus préoccupant, c’est la perception généralisée de cette envie de partir parce que l’avenir est bouché, envie qui trotte dans beaucoup plus de têtes que ne l’affirment les sondages. C’est cela qu’il faut combattre en s’attaquant enfin au mal français. Le temps n’est plus de le décrire, mais d’en finir.

Propos recueillis par Pierre Saint-Servant

Crédit photo : Yves Colas (c).

Je suis venu te dire que je m'en vais"  d'André Bercoff

Je suis venu te dire que je m’en vais” d’André Bercoff