Christopher Lasch : « Décadence du système éducatif » (extrait)

Christopher Lasch sur la décadence du système éducatif (extrait)

06/12/2013 – 10h00
PARIS (NOVOpress) – L’historien et sociologue américain Christopher Lasch (décédé en 1994) a publié La Culture du narcissisme, sous-titré La vie américaine à un âge de déclin des espérances, en 1979. Traduit en français et préfacé par le philosophe Jean-Claude Michéa, qu’il est inutile de présenter, ce texte garde une profonde et étonnante actualité trente années plus tard. Novopress en recommande vivement à lecture et vous en offre un court extrait. Acheter sur Amazon.


L’extension de la scolarité aux groupes sociaux qui en étaient jadis exclus est l’un des phénomènes les plus frappants de l’histoire moderne. Les développements qui se sont produits dans ce domaine en Europe occidentale et aux États-Unis, dans le courant des deux derniers siècles, donnent à penser que l’éducation de masse constitue l’un des fondements de la croissance économique ; dans le reste du monde, les modernisateurs tentent de faire de même. La foi dans le pouvoir merveilleux de l’enseignement est l’une des composantes les plus durables du progressisme ; même par les idéologies hostiles à ce dernier. Pourtant, la démocratisation de l’enseignement n’a pas accompli grand-chose qui justifie cette foi. Elle n’a, ni permis au peuple dans son ensemble de mieux comprendre la société moderne, ni amélioré la qualité de la culture populaire, ni enfin réduit l’écart entre riches et pauvres. En revanche, elle a contribué au déclin de la pensée critique et à l’abaissement des niveaux intellectuels. (…)

Christopher Lasch, La culture du narcissisme

Christopher Lasch, La culture du narcissisme

Contrairement aux affirmations de la plupart des théoriciens de l’éducation et de leurs alliés des sciences humaines, la société industrielle avancée ne repose plus sur une population conditionnée à désirer la réussite. Elle exige plutôt un peuple abruti, résigné à effectuer un travail sans intérêt et de mauvaise qualité, et disposé à ne chercher satisfaction que dans les heures consacrées au loisir. C’est tout au moins ce que croient, sans toujours le dire, ceux qui tiennent en main la plus grande partie du pouvoir en Amérique.

Comme R. P. Blackmur en faisait la remarque en 1954, « la crise de notre culture tire son origine de la fausse croyance selon laquelle la société ne réclame que peu d’esprits capables de créer et de faire fonctionner les machines, mais exige, en revanche suffisamment de nouveaux illettrés pour que les autres machines – celles des mass médias – puissent les exploiter. C’est sans doute la forme de société la plus coûteuse et la plus gaspilleuse de talent que l’espère humaine ait jamais créée. »

(…) L’éducation de masse, qui se promettait de démocratiser la culture, jadis réservée aux classes privilégiées, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes. La société moderne, qui a réussi à créer un niveau sans précédent d’éducation formelle, a également produit de nouvelles formes d’ignorance. Il devient de plus en plus difficile aux gens de manier leur langue avec aisance et précision, de se rappeler les faits fondamentaux de l’histoire de leur pays, de faire des déductions logiques, de comprendre des textes écrits autres que rudimentaires, et même de concevoir leurs droits constitutionnels. Les traditions populaires d’autonomie de l’individu ont fait place à des connaissance ésotériques gérées par des experts ; comment ne pas croire, dès lors, qu’une compétence suffisante, dans quelque domaine que ce soit, y compris l’art de se gouverner soit-même, est hors de la portée de l’homme ordinaire ? Les niveaux scolaires baissent, les victimes d’un enseignement médiocre en viennent à croire à la mauvaise opinion que les experts ont de leur capacité ; pendant ce temps, les pédagogues se plaignent d’avoir des élèves à qui l’on ne peut rien enseigner. (…)

S’il est vrai que les électeurs éduqués sont la meilleure défense d’une nation contre l’arbitraire d’un gouvernement, la survie des libertés politiques semble bien compromise.

Christopher Lasch, La culture du narcissisme (chapitre « Décadence du système éducatif »), Flammarion Champs Essais, 1979, préface de Jean-Claude Michéa. Traduit de l’anglais par Michel L. Landa.

Crédit photo : batintherain via Flickr (cc)