L'exploitation des enfants par les clans roms en Europe : l'Allemagne, un cas d'école

L’exploitation des enfants par les clans roms en Europe : l’Allemagne, un cas d’école

Novopress a traduit une enquête du magasine en ligne Focus.de (Ganze Siedlungen wandern nach Deutschland aus), signée Wassilis Aswestopoulos et André Weikard. Source originale : www.focus.de – Photo : Maria, une enfant à la peau très claire, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, au sein d’une famille à l’apparence physique pour le moins opposée… Crédit photo : Police grecque DR

Le cas spectaculaire de la petite rom Maria met en lumière un trafic de mineurs qui sont déportés et exploités à travers toute l’Europe par des clans dont le but est d’escroquer les aides sociales.

Des pistes poussiéreuses mènent à des maisons bancales et à des baraquements. La fumée monte des poêles à bois. La misère est chez elle dans le camp grec de Farsala. Ici vivent des roms qui gagnent leur vie en aidant aux récoltes ou en mendiant. C’est là que des policiers firent il y a quelques semaines une découverte plus que surprenante. Lors d’un contrôle de routine, ils découvrirent une enfant à la peau très claire, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, au sein d’une famille à l’apparence physique pour le moins opposée. Un test ADN confirma leurs doutes : Christos F. et Elefthéria. D. n’étaient pas ses parents biologiques.

Un soupçon terrible agita alors l’opinion mondiale pendant des jours : les roms avaient-ils volé cet enfant ? Cette victime d’un enlèvement présumé était-elle la preuve de l’existence d’une industrie du kidnapping ? Le cas de Maria se révéla finalement moins dramatique, mais reste néanmoins terrible et bouleversant : il semble bien que des enfants roms soient systématiquement vendus ou troqués, déportés à travers toute l’Europe comme une vulgaire marchandise, par des bandes organisées. Pire encore, ce honteux trafic d’êtres humains se pratique en Europe de l’Ouest au vu et au su des autorités depuis des années.

Les vrais parents de Maria ont été retrouvés. Une mère rom de Nicolaewo en Bulgarie aurait vendu sa fille blonde pour 250 euros. Selon ses dires, elle aurait déjà dû se séparer de plusieurs de ses enfants dans son extrême misère, et parce qu’elle n’arrivait pas à les nourrir. Il n’est guère question d’altruisme dans ce cas spectaculaire, mais plutôt d’un commerce sordide. Les pseudos parents encaissaient 2800 euros par mois, non seulement pour Maria, mais pour treize autres rejetons. Et l’administration grecque ne s’était pas rendue compte que leurs papiers n’étaient que de grossières contrefaçons.

Cette supercherie réalisée au moyen d’enfants semble avoir le vent en poupe. Et ceci aussi dans le pays qui fait rêver tous les réfugiés économiques de l’est de l’Europe : la République Fédérale d’Allemagne, particulièrement touchée. Depuis des années il y a en Allemagne une immigration continue en provenance des Balkans. Et les métropoles de la Ruhr comme Duisburg ou Dortmund semblent particulièrement appréciées des roms en provenance de Bulgarie et de Roumanie. Officiellement, ce sont quelques 8800 personnes originaires des deux états balkaniques qui vivent à Duisburg. En août dernier il y eut une arrivée record supplémentaire de 500 roms, et de 400 en septembre. Un un an et demi, le nombre de roms à Duisburg a doublé et la municipalité estime que le cap des 10 000 sera probablement dépassé avant la fin de l’année 2013.

Selon des sources policières, les immigrés auraient déjà squatté environ 60 maisons de l’ancienne cité minière. Des rues entières y sont à l’abandon et le nombre de délits dans les quartiers “sensibles” a doublé au cours du premier semestre pour atteindre le chiffre alarmant de 3000 : vols, cambriolages et escroqueries en sont le tiercé de tête.

Les clans exploitent par ailleurs habilement le droit pénal allemand et forment les enfants à devenir cambrioleurs ou pickpockets : les enfants ne sont responsables devant la loi qu’à partir de 14 ans et ne peuvent être poursuivis avant cet âge. « Nous les surprenons la main dans le sac, prenons leurs papiers qui généralement sont faux, et les transférons dans un centre d’accueil pour enfants. Une heure plus tard, ils sont généralement à nouveau au travail », soupire un enquêteur. Dès lors qu’ils sont responsables devant la loi, les clans retirent les petits voleurs de la circulation pour les envoyer mendier, ou les transfèrent dans de la famille à l’étranger.

Des villages entiers émigrent vers l’Allemagne

La situation à Dortmund est similaire : 573 roms de Roumanie et de Bulgarie y vivaient en 2006. Ils sont 2500 aujourd’hui. Un état des lieux des service sociaux précise : « ce qui est frappant, c’est que ce sont en partie des campements ou des communautés villageoises complètes qui émigrent en Allemagne et s’installent dans une même ville ».

L’argent public coule à flots, alors que les moyens de contrôle sont minimes. La caisse d’allocation familiales n’a le droit de procéder à des vérifications pour savoir si les enfants déclarés donnent vraiment droit à des subsides qu’en cas de doutes sérieux. Mais pour une ouverture de droits, il suffit de présenter un certificat de naissance et un justificatif de domicile. Les agences pour l’emploi ne peuvent pas non plus savoir si un enfant vit réellement en Allemagne. Il n’y a aucune possibilité de recoupement international des données, précise Ilona Mirtschin, porte-parole de l’agence pour l’emploi de Nuremberg. Il n’y a même aucun moyen de vérifier si d’autres roms ne touchent pas de l’argent pour les mêmes enfants, ailleurs en Europe, ce qui n’est, selon la porte-parole, pas à exclure.

Des villages entiers émigrent vers l'Allemagne, depuis la Bulgarie ou la Roumanie

Des villages entiers émigrent vers l’Allemagne, depuis la Bulgarie ou la Roumanie. Crédit : brainpicker via Flickr (cc)

À Duisburg et dans d’autres villes rhénanes, les enquêteurs sont convaincus que des bandes organisées d’escrocs et de passeurs pratiquent une fraude aux prestations sociales à grande échelle. En juin dernier encore, des enquêteurs purent confondre trois hommes et deux femmes de quartiers dits “défavorisés”, qui faisaient passer directement de Brasov en Roumanie à l’Allemagne, des familles sélectionnées pour leurs nombreux enfants. Ces gangsters avaient recruté ces familles pour les diriger vers des centres urbains du Rhin et de la Ruhr et les avaient forcés, si nécessaire par la violence, à voler, à travailler au noir et à mendier. Leurs recrues une fois casés dans des taudis, ils ont déclaré leurs domiciles et touché en leur nom les allocations. Souvent les chefs de clans dirigent ce trafic d’êtres humains depuis leurs villas en Roumanie. Ce sont généralement les cadets de ces familles qui montent ces affaires louches. Et les gains sont transférés aux grands patrons via Western Union, ce qui leur permet de financer des demeures somptueuses.

Samir B. est un cas d’école en la matière. Ce chef de clan de 42 ans, originaire du bourg de Jimbolia à la frontière hongroise, avait échafaudé une combine sophistiquée. Depuis 2010, il s’employait à monter un réseau d’escroquerie avec l’aide d’une de ses filles encore mineure et de ses gendres. Dans les villages de sa région natale, il recrutait des familles qu’il dénommait avec mépris “non-roms”, les munissant de faux papiers et les faisant transiter en direction du Rhin. Là, ses proches prenaient en main ces personnes qui ne se doutaient de rien. Ils les entassaient par douzaines dans un pied à terre insalubre que leur avait loué leur avocat allemand à Brühl. « Ces gens étaient traités comme des esclaves », a noté un enquêteur dans son rapport.

Préjudice : environ 500 000 euros

Peu après les malfrats ouvrirent aux familles nouvellement arrivées des comptes bancaires avec autorisation de découvert, généralement à la banque postale. Rapidement, ils disposèrent également de diverses cartes de crédit Eurocard ou Visa. Grâce à ce montage, la bande put faire son marché dans les grandes surfaces de bricolage ou d’électronique, et divers supermarchés de la Sarre, de Basse Saxe, et de Rhénanie Westphalie. « Les filles sont reparties pour un tour de shopping », se vantait un des délinquants au téléphone. Les arnaqueurs arrivaient ainsi à rassembler pour 10 à 12 000 euros de matériel à chaque tournée. Simultanément, la bande fit bien sûr des demandes d’aides et d’allocations familiales auprès de diverses administrations. Lors de chaque rendez-vous de présentation, un des criminels accompagnait les requérants roumains et parlait à leur place.

Après quelques semaines de ce manège, les familles furent renvoyées dans leur pays, et une nouvelle cargaison humaine atteignait les quartiers miséreux à proximité du Rhin. Les allocations familiales continuaient à se déverser sur les comptes contrôlés par les bandits. Personne ne remarqua quoi que ce soit, et aucune administration ne s’en formalisa. De cette façon, note un autre rapport de police, Samir B. et sa bande purent rafler jusqu’au milieu de 2011 quelques 340 000 euros au moyens de l’escroquerie par cartes bancaires, et encore 100 à 150 000 euros d’allocation familiales.

Un business tellement lucratif que les enquêteurs, dont les investigations contre la bande de Samir et Cie durèrent des mois, furent témoins d’une altercation téléphonique musclée. Samir B. intimait à un autre chef de clan de ne plus marcher sur ses plates bandes : « va dans d’autres villages et ne prends plus rien dans le mien. C’est mon village, j’y cherche des “non-roms” depuis un an et demi, je les amène, et ceux qui viennent m’appartiennent ! » hurlait B. dans son appareil. Il menaça même d’actes de vengeance au cas ou ce concurrent ne respecterait pas ses revendications. L’escroquerie au moyen des enfants a continué à prendre de l’ampleur. La bande s’était fait domicilier sous une fausse identité à Sulzbach en Sarre, avec l’ensemble de sa pseudo progéniture. Et là encore elle touchait les subventions de l’État.

À la fin de 2010, les autorités commencèrent à avoir des soupçons, et se rendirent à l’adresse déclarée. Il n’y trouvèrent personne, seulement une quantité de boites aux lettres portant des patronymes manuscrits. « Ces gens là sont passés maîtres en matière d’acquisition de faux papiers et de fausses identités », explique un commissaire qui lutte contre la criminalité rom depuis des décennies.Les passeports allemands sont tout particulièrement recherchés.

Ces combinards ne connaissent pas de frontières : il y a quelques années, une femme se rendit avec ses cinq enfants au bureau de déclaration changement de domicile de Grevenbroich (Rhénanie-Nord-Westphalie), avec un petit tas de cendres. L’enquêteur s’en souvient bien : « elle déclara qu’en jouant, les enfants avaient accidentellement mis le feu à leurs passeports allemands. Là dessus, on leur donna de nouveaux passeports. Une naturalisation express ! » Il est aussi possible de se faire établir un certificat de naissance à domicile par une pseudo sage-femme – et tant qu’à faire tout de suite pour plusieurs enfants. Il suffit ensuite de se rendre dans les services administratifs où l’on exhibe systématiquement le même bébé qui n’a même pas besoin d’être le sien propre, et l’on touche ensuite les allocations pour plusieurs enfants inexistants. « Nous avons même vu le cas d’un escroc qui s’était bricolé une nouvelle identité en Bavière sous le nom de Franz Joseph Strauß » (ancien Ministre-Président de Bavière), témoigne un enquêteur.

« On peut se faire tant d’argent ici »

Une femme rom dans les rues de Naples, fait la mendicité avec un enfant. Le sien ? Son nez a été coupé... Crédit : phlegrean via Flickr (cc)

Une femme rom dans les rues de Naples, fait la mendicité avec un enfant. Le sien ? Son nez a été coupé… Crédit : phlegrean via Flickr (cc)

Les tampons officiels et les formulaires vierges sont aussi fort recherchés. Lorsque Lariza R., fille de 18 ans d’un chef de bande, se fit pincer lors d’une escroquerie, on la condamna à 40 heures de travaux d’intérêt collectif à effectuer dans un jardin d’enfants dans la région de Brühl. Elle en profita pour subtiliser des tampons officiels et des certificats de scolarité. « On peut faire tant d’argent ici ! » clama-t-elle dans le téléphone.

Samir B., Lariza et toute la bande furent arrêtés en 2011 et le chef condamné en février 2012 à quatre ans et demi d’incarcération. La procédure concernant les arnaques aux allocations familiales sera suspendue à cause de cette précédente condamnation. Samir B. doit prochainement être expulsé en direction de la Roumanie et les enquêteurs craignent qu’il n’y reprenne immédiatement son “commerce”. Déjà lors de conversations par portable et sous écoute, les gangsters s’étaient gaussés des conditions en Allemagne. Depuis l’entrée de la Roumanie dans l’Europe tout est devenu si facile, se moquait l’un d’entre eux. « Quand on commet un délit en Allemagne, on ne va pas en prison, et quand on y a travaillé six mois, on est riche ! »

Selon un rapport interne d’Europol « l’on exploite sous diverses formes un nombre croissant d’enfants, y compris pour mendier sous la contrainte ». La tendance est à la recrudescence du trafic d’êtres humains en vue d’escroquer des prestations sociales comme les allocations familiales. Dans son rapport annuel sur le crime organisé, Europol remarque qu’en ce qui concerne ce type de faits, le nombre d’enquêtes au delà des frontières reste pourtant faible, et il conclut : « le trafic d’êtres humains est peu risqué et fort rentable ».

Sur fond de ces faits, la députée européenne Monika Hohlmeier (CSU) craint que « dans le cadre des mouvements incontrôlés de groupes de roms en Europe, ce genre de faits risque de se multiplier ». La politicienne bavaroise a souligné une stratégie bien ciblée, qui se sert des enfants pour extorquer des prestations sociales ou des permis de séjour. « Les enfants servent de billets d’entrée, car ils bénéficient d’une protection toute particulière », résume-t-elle.

Il s’y rajouterait une forme d’adoption forcée au moyen de laquelle des parents de régions particulièrement miséreuses verraient l’unique chance d’avenir pour leurs enfants. : « en général, ces parents ne donnent leur accord à ce procédé que contraints par le désespoir et la misère. » Contrairement aux trafiquants, ils ne perçoivent en échange que des sommes minimes.

À cette aune, le cas de Maria n’a plus grand chose à voir avec un enlèvement, mais serait davantage comme l’illustration d’un système d’arnaque des fonds sociaux par des clans d’escrocs. Maria aurait coûté 250 euros. Une bonne affaire quand on compare son destin avec d’autres : en Italie en mars 2010, fut révélé le cas d’une enfant de 13 ans qui aurait changé de propriétaire pour la somme de 200 000 euros. Son acheteur était un chef de clan rom de Croatie, établi dans la province de Padoue. Le surnom de la fillette était Cali : une allusion à la déesse hindoue dont les nombreux bras n’amènent que mort et corruption. La petite esclave avait gagné ce surnom parce qu’elle était surdouée pour le vol…

Traduit de l’Allemand par Novopress