La fin des frères musulmans ? Les islamistes financés par le Qatar dans le mur des réalités

La fin des frères musulmans ? Les islamistes financés par le Qatar dans le mur des réalités

Ci-dessus : Mohamed Badie, le guide suprême des Frères musulmans dans le monde. Actuellement arrêté et jugé en Egypte.

Au congrès international des Frères musulmans, les dirigeants islamistes se sont récemment inquiétés de l’avenir de la confrérie, parrainée en grande partie par le Qatar. La situation des islamistes sunnites s’est dégradée dans de nombreux pays. Leurs échecs ruinent les espérances de la politique internationale qatari de prendre en main, par l’islamisme des frères, le monde arabo-sunnite.

Ecartés du pouvoir et violemment réprimés en Égypte, ils sont dans une spirale négative. Les Frères musulmans égyptiens ont connu, en deux ans seulement, une ascension aussi fulgurante que leur chute. Encore interdits au moment de la révolution, en janvier 2011, ils sont apparus comme les grands vainqueurs de l’ère ouverte par la chute d’Hosni Moubarak, raflant coup sur coup l’Assemblée nationale, l’équivalent égyptien du Sénat (Majlis Al-Choura) et la présidence de la République. Jusqu’au 3 juillet, lorsque l’armée, encouragée par la mobilisation de millions d’Egyptiens, a déposé le président Mohamed Morsi, élu un an auparavant.

Marginalisés au sein de l’opposition syrienne ou sur la défensive, ils le sont également en Tunisie et malmenés à Gaza. Les frères redoutent maintenant d’être lâchés financièrement par leur parrain du Qatar comme une équipe de football qui perdrait tous ses matchs. Au point qu’ils mettent toute leur énergie à conserver leur bastion tunisien conquis à l’issue du « printemps arabe ». Depuis l’élection de la Constituante tunisienne en octobre 2011, nanti de 37% des voix, le parti Ennahda de Rached Ghannouchi a repris les rênes du pouvoir laissé vacant par Ben Ali. Avec la bénédiction de l’émir du Qatar, les hommes du parti à la colombe – leur emblème- ont constitué un gouvernement d’union nationale au sein duquel ils contrôlent les postes-clés.

Pendant que l’Assemblée constituante dissertait sur l’égalité hommes/femmes, la place de la religion dans la société et l’organisation des prochaines élections, Ennahda plaçait ses hommes au sommet du pouvoir, de la Banque centrale au ministère des Affaires étrangères. Plus que son islamisme, le népotisme d’Ennahda et son impéritie lui ont aliéné une bonne partie de la population tunisienne. Ennahda, le parti islamiste au pouvoir et l’opposition sont à couteaux tirés. Deux prétendants au titre de leader sont au cœur de cette situation. D’un côté Ahmed Mestiri, 88 ans candidat du parti islamiste Ennahda et son allié Ettakatol. De l’autre, Mohamed Ennaceur, 79 ans, qui jouit d’un soutien fort des principaux partis de l’opposition. L’une des solutions probables pour désamorcer la tension est que ces deux hommes candidats se retirent de la course au poste principal. Le bloc de l’opposition a adhéré mais à condition que le parti islamiste s’engage à faire de même. Chose que refuse de faire Ennahda et Ettakatol d’après Mourad Amdouni, un membre de l’opposition.

Cela profite finalement à des islamistes encore plus extrémistes. Les salafistes-djihadistes recrutent dans les milieux populaires. Leur idéologie est perçue comme antisystème. Dans les milieux très défavorisés, Ennahda ne fait plus rêver, et la gauche ou l’extrême gauche sont perçues comme des marginaux.

Mais cela remet en selle également des nostalgiques de Moubarak et Ben Ali. L’armée en Tunisie n’a certes pas le poids de celle en Egypte mais une reprise en main sécuritaire est possible. La crise actuelle favorise un imaginaire qui dépeint Bourguiba l’autocrate en despote éclairé, artisan de la sortie de la Tunisie du sous-développement, de la libération de la femme. Une partie de l’intelligentsia qui, au moment du soulèvement de 2011, imaginait vivre dans un pays moderne et éduqué, découvre avec dépit que le peuple tunisien ne ” suit pas “. L’alliance de circonstance qui unit depuis quelques mois une partie de la gauche, les libéraux et nostalgiques de l’ancien régime, n’est pas sans évoquer les débuts du règne de Ben Ali.

L’échec des frères musulmans provoque ainsi de véritables chocs en retour, fortifiés par l’anarchie en Libye et l’instabilité du Sahel.

Jean Bonnevey

Source : Metamag.

Crédit photo : Mohamedhph, via Wikipédia, (cc).