« La Grande Séparation » d'Hervé Juvin, une redécouverte du vrai sens de la politique

« La Grande Séparation » d’Hervé Juvin, une redécouverte du vrai sens de la politique

Analyse par Pierre Le Vigan

« La Grande Séparation » d'Hervé Juvin, une redécouverte du vrai sens de la politique

« La Grande Séparation » d’Hervé Juvin, une redécouverte du vrai sens de la politique

Le livre d’Hervé Juvin La grande séparation. Pour une écologie des civilisations est le 3ème tome d’une trilogie après L’avènement du corps et Produire le monde. Le titre renvoie à deux significations. L’une est un constat. L’individualisme et le libéralisme ont introduit une séparation au sein du peuple lui-même. La grande séparation c’est que l’individu s’est substitué au peuple.

La grande séparation c’est aussi le constat que, dans un monde qui se veut fluide, les frontières se reconstituent : Kosovo, Soudan divisé en deux, Yougoslavie éclatées en multiples États qui se veulent et/ou se croient indépendants, etc. Mais aussi séparation par l’argent qui remplace les autres séparations.

En outre, l’essor de l’État a accompagné l’essor de l’individualisme et a accentué le déliaison du corps social. Mais la grande séparation n’est pas qu’un constat, c’est aussi un projet. Hervé Juvin pense que la diversité de l’humanité et du vivant est le bien le plus précieux. Il en appelle pour la préserver à une écologie humaine. Le principe de celle-ci c’est une séparation à instaurer ou réinstaurer entre les peuples. C’est une limitation des communications et des interactions. C’est ce que Régis Debray avait appelé un éloge des frontières. C’est un retour au lien privilégié entre un peuple, sa terre, et un certain mode de vie : une culture.

Juvin plaide ainsi pour moins d’accélération, moins de connexion et moins de « développement ». Il en appelle à un « polythéisme joyeux, aventureux et jamais blasé ». Nous lui ferons deux objections. L’une est qu’il parait considérer l’État d’Israël comme un exemple de défense de l’identité. On peut se demander si au contraire ce n’est pas un rabattement de l’identité juive sur une identité d’État-nation au fond très réductrice. On doit aussi observer que l’exemple d’Israël est particulièrement peu reproductible puisqu’il a consisté notamment à chasser un autre peuple de sa terre. L’énergie doit être saluée là où elle est et contraste certes avec l’impuissance de l’Europe mais elle ne saurait tenir lieu de légitimité pour toutes les actions entreprises.

En second lieu, Hervé Juvin affirme que l’Ancien Testament nous renverrait à notre étrangeté et au culte de l’origine par opposition au Nouveau Testament, universaliste et négateur des origines des peuples. On peut au contraire se demander si l’Ancien Testament ne représente pas ce qui dans le monothéisme renvoie justement à l’exclusivisme, à l’intolérance, et la volonté suprématiste d’imposer le culte d’un Dieu tyrannique. Allant à certains égards trop vite, il est bien possible qu’Hervé Juvin ne contribue à imposer une nouvelle religion de la séparation passant à côté des vrais problèmes tels que l’emprise de la marchandise.

Hervé Juvin, La grande séparation. Pour une écologie des civilisations, Gallimard, 388 pages, 22,50 €.

Pierre Le Vigan

Source : Metamag