Bernard London et l’obsolescence planifiée

Bernard London et l’obsolescence planifiée

Un livre-phare et la critique de Serge Latouche

Bernard London, Juif originaire de Russie, est l’auteur d’un texte (“Ending the depression through planned obsolescence”) tout à fait étonnant et important dans l’histoire des idées. Ce texte est paru en 1932 aux Etats-Unis, où il s’était installé. Il y soutenait l’idée d’un plan pour « introduire de l’ordre à la place du chaos » et mettre fin au « gâchis social » d’une main d’œuvre inemployée, en d’autres termes au chômage de masse. Sur quoi reposait son plan ? Il s’agissait de la mise en œuvre systématique, planifiée, de l’obsolescence des objets, c’est-à-dire de leur usure accélérée et de leur mise au rebut.

Pourquoi ? Pour permettre la production et la consommation de nouveaux objets, et ainsi fournir un emploi à chacun. Chaque objet aurait donc une durée de vie volontairement limitée. Exemples : 5 ans pour une voiture, 25 ans pour un logement. C’est en fait la reprise concrète d’un slogan circulant dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley : « Mieux vaut jeter que réparer. » C’est aussi l’idée de « la Cité de Pléthore » de Vance Packard, où « chaque printemps et chaque automne, on abattra les maisons de papier mâché pour les reconstruire aussitôt et s’épargner ainsi la fatigue du grand nettoyage. » Or, ce système, imaginé par Bernard London, et que dénonçait déjà Paul Lafargue, c’est tout simplement celui qui a permis la survivance d’une croissance de plus en plus déconnectée d’une amélioration réelle du bien-être depuis la grande crise systémique des années 1970, amplifiée à partir de 2008.

Ce système d’obsolescence programmée fit certes débat. Il était en un sens ultra-capitaliste et productiviste mais critique du libéralisme. Tandis que Brooks Stevens défendait cette thèse, Walter Dorwin Teague s’y opposait. L’obsolescence programmée n’était pas non plus dans la conception d’Henry Ford. Elle s’est néanmoins imposée car elle correspondait à la logique de renouvellement maximum des biens, comme le souligna Vance Packard dans L’art du gaspillage (Etats-Unis, 1960). En conséquence, les ressources naturelles s’épuisent, et les poubelles se remplissent.

Comme le souligne fort bien Serge Latouche, l’évidence de la crise écologique, signalée dès “Le printemps silencieux” de Rachel Carson (1962), a tranché : l’obsolescence programmée est peut-être bonne pour les intérêts à court terme du capitalisme mais c’est un désastre pour les sociétés humaines. « L’obsolescence accélérée représente un formidable gâchis de cette ressource particulière : le travail humain. Face à la surabondance de produits, réduire les horaires de travail serait la solution de bon sens, mais c’est précisément celle que l’économie a rendue impensable et impossible. » L’obsolescence envahit la planète de déchets, et elle liquide nombre de petits métiers de réparateurs et nombre de savoir-faire. L’obsolescence appauvrit l’humanité. Elle constitue un abus du capital, et un abus du droit de propriété. L’idéal serait de parvenir à une économie circulaire, dans laquelle tout est réutilisé (Michael Braungart et la théorie de l’éco-efficacité). « On ne peut à la fois sauver la planète, écrit Serge Latouche, – l’environnement et donc le futur de l’humanité – et l’emploi à court terme, à l’intérieur d’un système qui a lié son destin à la croissance illimitée de la consommation et de la production. On ne peut sortir du dilemme, et résoudre en même temps la préoccupation sociale de Bernard London, et celle, écologique, de Vance Packard, que par la construction d’une société de prospérité sans croissance ou d’abondance frugale économe des ressources naturelles et du labeur des hommes, dans laquelle les gains de productivité sont obligatoirement transformés en réduction du temps de travail, et non plus en augmentation de la production /consommation / destruction. Mais cela, c’est une révolution… »

– Bernard London, L’obsolescence planifiée. Pour en finir avec la grande dépression, suivi de Serge Latouche, Bernard London, ou la planification de l’obsolescence à des fins sociales, Editions B2 (19 quai aux fleurs 75004 Paris), 94 p., 13 €.

Pierre Le Vigan

Source : Metamag.

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