Festival de Cannes : où passe le pognon ? Leur petite entreprise ne connaît pas la crise

Festival de Cannes : où passe le pognon ? Leur petite entreprise ne connaît pas la crise

Photo ci-dessus : Gilles Jacob, président de l’association qui gère le festival.

Du 15 au 26 mai se déroule le 66e festival de Cannes. Et la Palme d’or… massif est décernée aux organisateurs ! L’association loi de 1901, qui tient la caisse du Festival, affiche un budget officiel de 20 millions d’euros, dont 50 % de subventions publiques. Et elle fait des bénéfices ! « Minute » vous révèle les sous et dessous d’un business pas toujours très transparent…

La star du 66e festival de Cannes est le président du jury, le réalisateur américain Steven Spielberg qui, depuis presque 40 ans, avec des films comme Les Dents de la mer, E.T., Les Aventuriers de l’arche perdue ou encore La Liste de Schindler, s’est imposé comme le maître du cinéma mondial. Accompagné de sa femme et de ses cinq enfants, plus quelques amis, il est arrivé à Cannes à bord de son yacht de 86 mètres, estimé à 200 millions de dollars. Il l’a mouillé au cap d’Antibes, face à hôtel Eden Roc, où il a réservé une suite. Toutefois, pour satisfaire à ses obligations de président du jury, il occupe également une suite à l’hôtel Majestic, sur la Croisette. Question que l’on se pose, nous pauvres mortels: qui paye l’addition?

Steven Spielberg est grand seigneur, lui…

Le 14 mai, sur son site internet, le journal « Libération » a donné la réponse.

Quand, en février dernier, Thierry Frémaux, délégué général du festival de Cannes, a demandé au maître quelles étaient ses exigences pour son séjour cannois, Spielberg lui a alors répondu: « Laisse tomber, je m’occupe de tout. » Frémaux a alors insisté: « Comment ça? Mais pas du tout! Nous prenons en charge les voyages, l’hôtel… Cela fait partie des coûts normaux du Festival, on prévoit de l’argent pour payer ça. » Mais Spielberg n’a rien voulu savoir… Il est donc venu à Cannes « gratuitement ».

Cette info est un vrai scoop ! Car pour un Spielberg grand seigneur, combien d’autres personnalités du septième art viennent séjourner sur la Croisette aux frais de la princesse? Est-ce que Nicole Kidman et Daniel Auteuil, deux des neufs membres du jury, payent leurs « chambres » au Majestic, où le tarif de la suite Penthouse est de 38000 euros la nuit? Est-ce que Leonardo DiCaprio, venu présenter son dernier film, The Great Gatsby, a mis la main à la poche pour résider à l’Eden Roc? Il y a fort à parier que l’exception Spielberg explique et confirme la règle…

Cela dit, les invités auraient tort de se gêner. Car le Festival est une « petite entreprise » qui ne connaît pas la crise. Dans les colonnes du journal « Nice-Matin », Thierry Frémaux l’a d’ailleurs confirmé: « L’effet de la crise se ressent sur le cinéma en général, mais pas sur le festival de Cannes. »

Si c’est « reconnu d’utilité publique », alors…

Ce qu’il faut savoir, c’est que le Festival est organisé par une association loi 1901, l’Affif, l’Association française du festival international du film, domiciliée à… Paris ! Pour comprendre, il faut tourner une petite page d’histoire. Depuis 1932 se déroulait en Italie à Venise la Mostra, festival cinématographique où, en 1938, le grand prix fut attribué aux Dieux du Stade, un documentaire de la réalisatrice allemande Leni Riefenstahl, consacré aux Jeux Olympiques de Berlin de 1936.

En France, Jean Zay, qui était ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts du gouvernement de Léon Blum estima qu’il fallait créer un événement international capable de rivaliser avec la Mostra, alors réduite, selon lui, à servir la propagande d’Hitler et de Mussolini. La première édition, placée sous la présidence de Louis Lumière, devait s’ouvrir le 1er septembre 1939… L’entrée des troupes allemandes en Pologne, et la Deuxième Guerre mondiale, différa sa création. Ce n’est qu’en 1946 que se déroula le premier Festival français international du film, avec le concours… de la CGT du spectacle, qui œuvre toujours en coulisses de nos jours. Pourquoi à Cannes ? A l’époque, les propriétaires des palaces de la Croisette avaient versé des pots-de-vin aux décideurs… Enfin, passons, il y a prescription. Et depuis, donc, c’est une association, reconnue d’utilité publique, qui gère ce business, association présidée depuis 2001 par Gilles Jacob (photo ci-dessus), qui va sur ses 83 printemps.

Des subventions qui tombent de partout

Pour organiser cette 66e édition, elle affiche, officiellement, un budget de 20 millions d’euros. 50 % proviennent des partenaires privés, les grandes marques et télés qui s’associent à l’événement, Canal+, L’Oréal, Renault, Air France, Orange… Les autres 50 % sont de l’argent public. Le conseil régional Provence-Alpes- Côte d’Azur verse 247000 euros, le conseil général des Alpes-Maritimes 150000 euros. Plus conséquente est la subvention du ministère de la Culture, via le CNC (Centre national du cinéma), avec 3 millions.

Enfin, ville d’accueil oblige, c’est la municipalité de Cannes qui casque le plus: 2 millions de subvention, plus 4 millions d’avantages en nature. Parmi ces « cadeaux », la mise à disposition du Palais des festivals et de son personnel. Avec tout le tralala qui va avec.

Le tapis rouge, long de 60 mètres, qui habille les 24 marches du palais, est changé avant chaque projection de film, soit trois fois par jour. Le palais est décoré de 400 plantes vertes (thuyas, lauriers, ficus benjamina et kentia), 70 plantes moyennes (schefflera, aucuba et aralia), 450 jardinières contenant chacune une plante verte (fougères ou croton) et une plante fleurie (poinsettia, hortensia et bégonia), mais aussi 400 plantes diverses réparties dans des sablières.

Enfin, la ville, en supplément gratuit, assure le service d’ordre et le ramassage des ordures, ce qui n’est pas rien: le festival génère chaque jour 100 tonnes de déchets supplémentaires, ce qui nécessite le recrutement de 32 éboueurs!

9 millions d’euros pour soigner les invités

Donc, si du budget officiel de 20 mil lions on déduit les avantages en nature offerts par la ville de Cannes et divers frais de fonctionnement, il reste 15 millions. Desquels il faut retrancher le salaire des organisateurs de l’Affif. Avec une trentaine d’employés permanents et le renfort saison nier de 800 intermittents du spectacle, cela représente une enveloppe d’environ 6 millions d’euros ! Il reste donc 9 millions pour soigner les invités du festival. Aux petits oignons!

Pour leur première réunion de travail, les membres du jury ont ainsi été invités à La Palme d’Or, le restaurant 2 étoiles de l’hôtel Martinez. On vous donne le menu, saliver ne coûte pas cher: en entrée « gamberoni du golfe de Gênes aux saveurs méditerranéennes », suivi d’« une caille en prédateur et ses rouleaux de thonine aux zestes d’agrumes et copeaux d’asperge de Grasse », puis en dessert des « cerises et framboises de mai en avant-goût ». A suivi le dîner de gala du Festival, avec 650 convives « triés sur le volet ». Qui attendent maintenant le dîner de clôture…

Mais ce qui revient le plus cher est évidemment l’hébergement des participants… Au minimum, tout film sélectionné donne droit à trois nuits d’hôtel à trois membres de l’équipe. Or, toutes compétitions confondues (sélection officielle, Un certain regard, Hors compétition, séances spéciales, Cinéfondation…), il y a 70 films projetés à Cannes. Et pour les stars, qu’il s’agit de ne pas froisser, pas de minimum syndical. Leurs amis sont les biens venus… Et pour eux tous les palaces de la Croisette sont réquisitionnés. Aux frais de la princesse.

4.649.543 euros de bénéf’ avant impôts!

Malgré ces dépenses somptuaires, figurez-vous que le Festival fait du bénéfice! Ce ne sont pas les responsables de l’Affif qui nous l’ont dit, car ces gens là ne parlent pas d’argent, c’est trop vulgaire. Mais « Minute » a pu consulter les derniers comptes publiés par l’association. Ils concernent l’exercice 2010.Comme c’est officiellement annoncé, le montant des aides publiques est effectivement d’environ 10 millions d’euros. Mais surprise, à la colonne « production vendue de services », qui représente les contrats avec les partenaires privés du festival, on découvre le chiffre de 18 millions, soit 8 de plus que dans le programme officiel…

Conséquence, en cette année 2010, l’Affif a réalisé un bénéfice avant impôt de 4.649.543 euros. En 2009, il était de 5 millions. En 2008 il était de 4,3 millions. Bref, bon an mal an, on peut estimer que l’Affif réalise un bénéfice après impôt de plus de trois millions d’euros, qu’elle distille en placements mobiliers et immobiliers.

Ce qui serait pourtant bien, en cette période de crise, c’est que l’association rembourse les subventions publiques dont elle n’a pas besoin…

Pierre Tanger

Crédit photo : DR.

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 22 mai 2013 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

Festival de Cannes : où passe le pognon ? Leur petite entreprise ne connaît pas la crise