Géopolitique du catholicisme, par Aymeric Chauprade

Géopolitique du catholicisme, par Aymeric Chauprade

Pour ce week-end de l’Ascension, et depuis Séoul où je me trouve, voici ma livraison : un article de ma main, dans sa version francophone, à paraître en juin dans un journal étranger non francophone sur la géopolitique du catholicisme. Bonne lecture !

L’annuaire pontifical 2012 estime le nombre de catholiques dans le monde à 1,2 milliards, un poids démographique équivalent à celui de la Chine, soit un peu moins du cinquième de la population mondiale. La religion catholique continue son expansion, mais de manière non uniforme puisqu’elle progresse en Asie, en Afrique et en Amérique du Nord, mais continue cependant de reculer en Europe et en Amérique Latine, des aires qui lui furent longtemps historiquement acquises.

La Providence ne faisant jamais les choses par hasard, il est notable que le nouveau pape François, vient lui aussi, comme Benoît XVI, d’une aire géographique où le catholicisme cède du terrain.

Le premier défi géopolitique que les diplomaties de Jean-Paul II puis Benoît XVI se sont efforcées de relever, tient à la résistance des cultures nationales à l’influence de l’Église catholique.

Dans les mondes orthodoxe et asiatique, le catholicisme est souvent associé à l’impérialisme occidental. Deux fractures historiques fortes expliquent cette résistance. Pour le monde orthodoxe, au XIe siècle, le schisme religieux Rome/Byzance et la première croisade. Pour l’Asie, à partir du XVIe siècle et de l’ouverture des grandes routes maritimes, les tentatives de colonisation européenne.

La Contre-réforme, à la fois pour endiguer le processus d’éclatement de la Chrétienté et reconstituer l’influence de l’Église catholique en Europe orientale et au Proche-Orient, lance une stratégie d’unification des Églises orientales à Rome. Elle parvient à reprendre à l’Orthodoxie une partie des fidèles : là est l’origine des Églises uniates. Aujourd’hui, les orthodoxes ukrainiens, russes et roumains considèrent que ces églises sont encore l’instrument des peuples catholiques, Polonais, Autrichiens et Hongrois, tandis que les catholiques uniates (unis à Rome mais de rite oriental) reprochent aux patriarcats orthodoxes d’avoir profité de l’ère communiste pour s’emparer de leurs biens et de leurs églises.
Jean-Paul II avait commencé à réparer les relations catholiques/orthodoxes en tendant la main au patriarcat orthodoxe de Bucarest dans l’espoir que les Uniates roumains (2,5 millions au début de l’ère communiste, 200 000 aujourd’hui) puissent récupérer, comme l’avaient fait avant eux les Uniates ukrainiens (5,5 millions sur 48 millions d’habitants de l’Ukraine) les milliers d’églises confisquées par les communistes au profit du clergé orthodoxe ; en vain, puisqu’il s’était heurté, comme en Russie (1,5 million de catholiques), à l’hostilité des patriarcats orthodoxes. Les guerres des Balkans et le rôle du Vatican en faveur des émancipations slovène et croate n’avaient guère arrangé les relations.
Benoît XVI, convaincu de l’importance stratégique de la réconciliation catholiques/orthodoxes est parvenu à améliorer les relations et a su obtenir la confiance et la reconnaissance des patriarcats orthodoxes.

Géopolitique du catholicisme, par Aymeric Chauprade

Aymeric Chauprade

L’Asie, est à la fois l’un des foyers les plus potentiels de l’Église catholique (12% de fidèles et une forte croissance de prêtres ordonnés), et une aire souvent difficile et dangereuse pour les catholiques. Pour l’ensemble des pays asiatiques, à l’exception des Philippines où il affiche une pleine santé (plus de 80% des 95 millions d’habitants sont catholiques) ou la Corée du Sud (10% de catholiques), où il est respecté, ailleurs le catholicisme suscite la méfiance et même parfois l’hostilité parce qu’il est extérieur aux cultures nationales dominantes, bouddhiste, hindouiste ou musulmane.

L’Inde compte seulement 0,3 % de catholiques contre 80 % d’hindous, le reste étant musulman. L’accès des catholiques aux administrations étatiques est fortement entravé et les mouvements radicaux hindouistes proches du Bharatiya Janata Party (parti nationaliste) s’attaquent régulièrement aux chrétiens qu’ils accusent de vouloir détruire le système traditionnel des castes.

Au-delà de la spécificité communiste, le problème du catholicisme chinois est comparable à celui du catholicisme indien : un fort sentiment national doublé d’une méfiance pour une religion « occidentale ». Sur 1,25 milliards d’habitants, la Chine compte environ 5 millions de catholiques contrôlés au sein de l’Organisation patriotique officielle auxquels on doit ajouter 10 millions de catholiques « clandestins », membres d’une Église du « silence » liée à Rome. Le fait que le Vatican ait reconnu Taïwan n’arrange pas la situation.
En 2012, Benoît XVI a excommunié un évêque chinois membre de l’Église officielle (celle du gouvernement chinois) et ordonné sans l’accord du pape, agissant ainsi en conformité avec sa lettre aux catholiques chinois de 2007 dans laquelle il comprenait que les “autorités chinoises soient attentives au choix des évêques” mais rappelait néanmoins “que leur nomination par le pape est la garantie de l’unité de l’Église”.

A l’inverse de l’orthodoxie, les relations du Vatican avec la Chine se sont tendues sous le pontificat de Benoît XVI puisqu’au moins six évêques chinois ont été ordonnés sans l’aval de Rome depuis 2006.

Comment développer le catholicisme dans un Pakistan où l’islam est le cœur de la construction nationale, l’origine même de la partition de l’Empire des Indes britannique au moment de la décolonisation ? Face à 95 % de musulmans, les 2 millions de chrétiens (et environ autant d’hindouistes) catholiques et protestants pèsent peu, et leur souci premier, avant l’évangélisation, c’est la survie à l’assaut double du fanatisme musulman et d’un État islamique qui procède par étouffement progressif (nationalisation des écoles, obstacle à la réparation et a fortiori à la construction des églises…). Même refus de l’évangélisation chrétienne en Malaisie, où islam et identité nationale sont intimement liés.
Survivre d’abord, évangéliser ensuite, telle est aussi la préoccupation de ce million de chrétiens du Sri Lanka qui a fait souche chez les Cinghalais comme chez les Tamouls, et que le bouddhisme de l’État central ne tolère pas.

Très souvent donc, en Asie, le catholicisme se heurte à la résistance de la culture nationale. Mais le problème est encore aggravé dans les pays asiatiques où l’évangélisation, dès le départ, n’a pu se faire qu’au sein de minorités ethniques tenues à l’écart des pouvoirs centraux. C’est le cas en Indonésie (Timor, Célèbes, Moluques, Nouvelle-Guinée) où la difficulté de la christianisation due à un nationalisme islamique est renforcée par le fait minoritaire.

Perçue tantôt comme parti de l’étranger, tantôt comme facteur de séparatisme (ou les deux à la fois), en Europe orientale comme en Asie, l’Église catholique romaine va devoir, au cours du prochain pontificat, apporter une réponse à ce premier défi géopolitique. Comment faire pour que l’effort d’évangélisation soit admis par les États comme compatible avec identité et souveraineté nationale ?

Le deuxième défi géopolitique n’est autre que la face religieuse de la mondialisation du libéralisme américain, phénomène qui a pris son accélération à la fin de la Guerre froide. Il s’agit du formidable mouvement de pénétration de l’individualisme dans le christianisme. Ce phénomène se traduit de deux manières : soit par la protestantisation du catholicisme, soit par l’essor fulgurant des nouvelles formes d’évangélisme protestant, notamment le pentecôtisme. Ici, ce ne sont plus l’Europe orientale et l’Asie qui sont concernées (car autant l’orthodoxie que les cultures nationales asiatiques résistent assez bien à l’individualisme d’essence anglo-saxonne), mais l’Europe occidentale, les États-Unis d’Amérique, l’Amérique Latine ou encore l’Afrique.

Bien au-delà du protestantisme, la dimension la plus extrême de ce défi tient à ce que Benoît XVI appelle la “dictature du relativisme”, sans doute dominante en Europe, qui ne reconnaît rien comme définitif et donne comme mesure ultime l’égo et les désirs. Face à ce mouvement de fond qui touche les sociétés occidentales et s’attaque aux valeurs traditionnelles (mariage et adoption pour les homosexuels), le catholicisme européen apparaît comme la seule véritable force d’opposition et de mobilisation. Il est possible que dans les années à venir il élargisse ainsi son audience auprès de familles certes oublieuses de leur religion, mais néanmoins attachées aux fondamentaux de la civilisation.
Restons cependant prudents lorsque l’on entend parler de “déchristianisation de l’Europe”, surtout si tient compte de la démographie. Il existe grossièrement aujourd’hui deux types de familles qui font beaucoup d’enfants en Europe occidentale, les familles catholiques traditionnelles (parfois jusqu’à dix enfants et une moyenne de 5 enfants étant le minimum!) et les familles extra-européennes (musulmanes pour l’essentiel). Un peu de mathématiques nous enseigne que deux effectifs distincts, l’un pesant 90% au départ et faisant de manière constante 2 enfants à chaque génération, l’autre 10% (disons les catholiques traditionnels et les musulmans) et faisant de manière constante 5 enfants à chaque génération, se retrouvent dans les proportions inversées de 7% et 83% à la 4e génération ! Rien ne dit donc que l’Europe occidentale, dans 4 générations, ne sera pas peuplée pour l’essentiel par deux populations très religieuses, l’une catholique, l’autre musulmane, suivant un phénomène comparable à l’évolution d’Israël dans lequel cohabiteront en 2050 des Juifs ultra-orthodoxes et des Arabes israéliens. Tout phénomène dominant aujourd’hui peut être anéanti demain si la démographie est contre lui. C’est l’une des lois implacables de l’histoire.

Le cas des États-Unis est un bon exemple du poids des logiques démographiques. Le catholicisme américain (25% de la population des États-Unis soit la première religion) va jouer un rôle clé dans l’avenir de la première puissance mondiale. Dans l’identité : les États-Unis sont une nation en voie d’hispanisation donc de catholicisation ; il y a déjà une majorité d’hispaniques dans dix États américains et sur les quelques 62 millions de catholiques déjà 24 sont hispaniques. Dans la cohésion : l’Église catholique américaine est la seule église qui échappe à l’ethnicisation du religieux. C’est un aspect peu souligné : lorsque l’Amérique affrontera la crise de sa société multiculturelle, l’Église catholique apparaîtra comme un facteur d’unité nationale.

Il y a deux manières d’interpréter la catholicisation des États-Unis d’Amérique. Ou bien ce catholicisme, rattrapé par les valeurs anglo-protestantes qui ont fondé le rêve américain, se protestantisera en intégrant la Destinée manifeste, et en faisant sien la mission de l’Amérique sur terre. Ou bien nous reviendrons à la toute puissance du catholicisme au XVIe et XVIIe siècle, lorsque celui-ci pouvait s’appuyer sur des moteurs de puissance espagnol et portugais notamment pour s’étendre dans le monde. L’alliance entre la puissance militaire, économique et géopolitique états-unienne et l’Église catholique, redonnerait alors au Pape une sorte de puissance temporelle qu’il a perdu depuis longtemps et cela pourrait bien avoir un effet positif sur les cultures sensibles au “rapport de force” comme l’islam ou les philosophies asiatiques.

Pour l’heure en tout cas, le défi que constituent les nouvelles formes du protestantisme reste entier. Aujourd’hui si la moitié des chrétiens dans le monde sont des catholiques, déjà le quart est pentecôtiste ou membre d’églises évangéliques indépendantes. Le pentecôtisme s’est développé à une vitesse fulgurante, passant de presque zéro à environ trois cents millions de pratiquants en moins d’un siècle, presque la moitié à lui seul du protestantisme. Il a atteint un effectif double de l’orthodoxie, et si rien de change, en 2025, les catholiques représenteront moins du tiers des chrétiens. Comme l’ensemble des mouvances issue de la dissidence du protestantisme européen et qui ont prospéré à partir de la fondation des États-Unis (baptisme, méthodisme, piétisme, évangélisme), le pentecôtisme se caractérise par la relation directe de l’individu avec Dieu, par la supériorité de la Bible comme source unique de la parole divine, par l’expérience rénovatrice de la « seconde naissance », par une responsabilité personnelle de prosélytisme et de témoignage qui écarte d’emblée toute idée de clergé spécifique. C’est bien dans le fait que chacun devient en lui-même une Église autogérée que l’on doit voir le triomphe de l’idéologie individualiste et libérale.

L’Amérique Latine (42% des catholiques du monde y vivent), bastion traditionnel de la ferveur catholique, est aujourd’hui confrontée au défi des Églises évangéliques venues des États-Unis. La Théologie de la prospérité défendue par les pentecôtistes a remplacé la Théologie de la Libération qui sévissait durant la Guerre froide : elle bâtit des temples, investit des universités et des chaînes de télévision et exploite la détresse produite par les catastrophes naturelles. Les plus fortes progression sont enregistrées au Guatemala (30 % des chrétiens sont désormais évangélistes contre 18 % il y a 25 ans), au Salvador et au Brésil (la plus importante communauté pentecôtiste du monde avec 15 millions de fidèles revendiqués), pays qui au début du siècle étaient à cent pour cent catholique. On estime qu’en Amérique Latine, huit cent personnes quittent chaque jour l’Église catholique pour rejoindre le pentecôtisme. En 2012, 72% des 600 millions de latino-américains étaient catholiques, contre 95% il y a quarante ans.

Qui mieux que le pape François, qui fit barrage à l’infiltration marxiste en Argentine (Théologie de la Libération), et incarne en même temps la pauvreté et l’humilité, peut enrayer la montée des protestants évangéliques? En juillet 2013, aux Journées mondiales de la Jeunesse à Rio de Janeiro, nous devons nous attendre à une ferveur inégalée, qui sera peut-être le point de départ de la reconquête catholique de l’Amérique Latine.

Contre cette mondialisation du libéralisme américain et son pendant religieux, la religiosité individualiste, l’islam tente aussi de résister, en prenant parfois des formes radicales, sunnites ou chiites. La vigueur de l’islam est aussi un défi pour le catholicisme, notre troisième grand défi pour l’Église catholique du XXIe siècle. Dans le Moyen-Orient en majorité islamisé, comme en Afrique subsaharienne et jusque dans les finistères asiatiques du grand mouvement de christianisation initié au XVIe siècle par les nations européennes, le catholicisme minoritaire recule, sous la pression double des États musulmans et des mouvements islamistes.

Les chrétiens du monde arabe d’abord (12 millions sur plus de 300 millions d’Arabes) connaissent un phénomène d’érosion constant depuis le début du XXe siècle. Pour l’Église catholique en particulier, l’enjeu est de conserver ce que les missions latines avaient pu « récupérer », durant les siècles passés, quelques morceaux cassés de la Chrétienté. Il s’agit en effet de sauver les restes du christianisme nestorien ramenés dans Rome au XVIe siècle sous l’action missionnaire des dominicains et franciscains, et qui forment aujourd’hui les Assyro-chaldéens d’Irak. Autre enjeu : le sort des descendants des orthodoxes qui s’étaient placés sous l’autorité du pape au XVIIe siècle, ces Arabes melkites du Liban, de Syrie, de Palestine, d’Irak, qui ont tant contribué au XIXe siècle au mouvement de la Nadha (renaissance arabe), à la formation d’un sentiment d’arabité distinct de l’islam. On peut s’interroger encore sur l’avenir des Jacobites, Coptes et Arméniens qui s’étaient séparés de Byzance au Ve siècle (après le concile de Chalcédoine) et que les missions latines firent rentrer dans l’Église au XVIIe siècle. Sauver enfin ces sept cent mille maronites libanais, unis depuis toujours à Rome, confrontés au défi de la montée démographique du chiisme et de la radicalisation d’une partie des sunnites.

L’effondrement du baasisme irakien en 2003 et l’ébranlement du baasisme syrien en 2012 sont deux catastrophes successives pour les Chrétiens du Moyen-Orient. L’Irak qui comptait en 1990 autour de 1,2 million de chrétiens a vu partir plus de 500 000 chrétiens depuis 1991, pour moitié vers l’Occident, pour autre moitié vers la Syrie. L’ébranlement du régime syrien confronté à une rébellion majoritairement islamiste (soutenue par les monarchies sunnites de la région et les pays occidentaux) a provoqué l’exode massif des chrétiens d’Alep et de Damas vers le Liban, le Canada et les États-Unis. Sans réduit territorial (contrairement aux minorités alaouite et druze), souvent accusés de soutenir le régime syrien face à la marée sunnite islamiste, les Chrétiens de Syrie semblent assez peu préoccuper des gouvernements occidentaux qui arment les rebelles syriens.
Le sort des Chrétiens arabes sera-t-il le même que celui des Assyro-Chaldéens syriaques de Turquie qui ont quasiment disparu ? Il en reste environ 25 000 alors qu’ils étaient plusieurs centaines de milliers au début du siècle. L’État turc, prétendument laïque, leur ferme les portes de l’administration, les empêche de conserver leurs écoles, de restaurer et a fortiori de construire des églises ; lente extinction dans l’indifférence générale de l’Union européenne. Enfin le cas de Jérusalem, de la Palestine et d’Israël n’est-il pas au fond le plus représentatif du drame que vivent les catholiques et uniates du Proche-Orient, de leur situation d’otage du conflit entre nationalisme islamo-arabe et nationalisme juif ?

L’islam met l’Afrique est dans une situation paradoxale s’agissant de la place du catholicisme. D’un côté le continent africain est passé en cent ans de 1% des catholiques à 16 % (avec plus de 180 millions de fidèles) et apparaît comme une aire de progression forte, ce qui fit dire à Benoît XVI lors du synode Africa Munus de 2009 que l’Afrique est appelée à contribuer à la nouvelle évangélisation dans le monde entier. D’un autre côté, sans même parler du Nigeria où la folie islamiste se déchaîne contre les chrétiens (catholiques ou protestants), l’islam progresse fortement dans des pays africains qui semblaient acquis au christianisme. “Grâce” à l’intervention française, la Côte d’Ivoire a désormais un président musulman ; comme celui qui vient de prendre le pouvoir en Centrafrique fin mars 2013 (dans un pays où les chrétiens sont pourtant majoritaires). Le point commun de ces situations est précisément que là où l’Église catholique a laissé la place à la fragmentation chrétienne (essor du pentecôtisme, de l’évangélisme, multiplication d’églises charismatiques), le lit de l’islam a été fait. Unie dans le catholicisme les chrétiens résistent à l’islam, fragmentés, ils sont broyés par le rouleau compresseur sunnite.

A l’époque de la colonisation, l’évangélisation catholique était plus simple au moins pour trois raisons : 1/ un prêtre blanc avait moins de difficulté à transcender les clivages ethniques qu’un prêtre noir aujourd’hui ; 2/ la puissance européenne soutenait le mouvement d’évangélisation et faisait refluer les influences arabo-musulmanes venues du Nord, tandis qu’aujourd’hui les anciennes puissances coloniales négligent le facteur religieux quand elles ne font pas purement et simplement le jeu de l’islam ; 3/ il n’y avait pas le puissant élan du pentecôtisme soutenu par la mondialisation américaine.

Contrairement à ce qu’ont soutenu nombre d’intellectuels ouest-européens (comme le Français Marcel Gauchet) le “désenchantement du monde” ne concerne que l’Europe et non le reste du monde. Partout au contraire, dans ce nouveau monde des émergents (les BRICS) et de la multipolarité, la religion prend une place croissante dans les relations internationales. Là encore Benoît XVI est un précurseur : il affirme depuis longtemps qu’il n’y a pas de “crise de la foi” mais une “crise de la raison occidentale”. D’où le fait que les religions qui ont cherché à s’aligner sur la modernité comme “religion de la raison” sont en crise et que celles qui (islam, judaïsme orthodoxe, hindouisme fondamentaliste, évangélisme protestant), ont au contraire maintenu un “supernaturalisme réactionnaire” sont en expansion. Jean-Paul II, puis Benoît XVI ont refusé la modernisation du catholicisme et affirmé au contraire la nécessaire catholicisation de la modernité. Si Benoît XVI a réintégré la grande majorité des traditionalistes dans la famille catholique, c’est précisément parce qu’il savait qu’une grande partie des jeunes prêtres ordonnés en Europe l’était dans la Tradition.

Mais logiquement ce choix a valu à ces papes volontaires le déclenchement d’une formidable entreprise de désinformation menée par les serviteurs de ce que l’on finira bien par appeler la Dictature mondiale du relativisme. C’est sur cette scène de la désinformation mondiale orchestrée par une armée de hyènes grimaçantes que fait son entrée, avec son sourire plein de bonté, le Pape François. Que ses ennemis ne s’y fient pas. Les Jésuites ont largement contribué à l’expansion géopolitique du catholicisme romain !

Aymeric Chauprade
blog.realpolitik.tv

Crédit photo en Une : © Realpolitik.tv. Plafond peint du Palais Barberini, Rome.

À propos de l’auteur
Aymeric Chauprade. Professeur de géopolitique et Directeur de la Revue Française de géopolitique et du site www.realpolitik.tv est l’auteur de l’ouvrage de référence « Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire » éd. Ellipses.

Source : Realpolitik.tv.