[Lecture] "Théodore Roosevelt, La Jeune Amérique" d'Yves Mossé - par François Kernan

[Lecture] “Théodore Roosevelt, La Jeune Amérique” d’Yves Mossé – par François Kernan

08/05/2013 – 14h00
PARIS (NOVOpress Breizh) – 
De ce côté-ci de l’Atlantique, Theodore Roosevelt n’est pas le plus connu des présidents américains (même si beaucoup connaissent son visage, sculpté sur les pentes du mont Rushmore entre ceux de Jefferson et de Lincoln). C’est une injustice puisque deux de ses fils sont morts en France, l’un en 1918, l’autre en 1944. Elle pourra être réparée grâce à la solide biographie que vient de lui consacrer un ancien haut fonctionnaire, Yves Mossé. Theodore Roosevelt, La Jeune Amérique est une bio « à l’américaine », c’est-à-dire très détaillée et solidement référencée, qui décrit par le menu le personnage du 26ème président des États-Unis.

On y découvre un personnage fascinant. « Teedie » Roosevelt (1858-1919) aurait pu vivre confortablement de ses rentes dans la bonne société new-yorkaise et soigner tranquillement sa mauvaise santé. Il préfère s’endurcir en se baignant dans des rivières glacées en compagnie de forestiers ou en se faisant rancher dans les paysages chaotiques du Dakota. Cette proximité avec la nature en fera un précurseur de l’écologie politique ; plus tard, il créera une douzaine de parcs nationaux, protègera les sites naturels exceptionnels et fera adopter une stricte réglementation de la chasse.

Car en parallèle de ses activités rurales, Theodore Roosevelt embrasse très jeune une carrière littéraire et politique, avec une énergie jamais démentie malgré ses drames personnels (sa mère et sa première femme adorée meurent toutes deux le même jour, son frère Elliott se tue accidentellement au cours d’une crise de delirium tremens…). Intransigeant et énergique, gros travailleur, il bouscule un monde politique conservateur et corrompu, met au pas une police new-yorkaise en pleine dérive et se fait l’ardent propagandiste de l’impérialisme américain – au point de s’engager dans une unité combattante, malgré ses quarante ans et sa bedaine, pour faire la guerre aux Espagnols en 1898.

Rendu célèbre par cet épisode, il est élu gouverneur de New York la même année, puis vice-président des États-Unis en 1901. L’assassinat du président McKinley par un anarchiste quelques mois plus tard le propulse à la Maison blanche où il mène une politique étrangère ferme, impose les États-Unis sur l’échiquier international et se montre attentif à la gestion de son image. Brillamment réélu en 1905, il s’entoure d’hommes de qualité, s’attache à moderniser l’administration et améliore la protection des consommateurs. Longtemps partisan de l’égalité raciale, il évolue, par calcul ou par expérience, vers une attitude beaucoup moins favorable aux Noirs, ce qui dégrade ses relations avec la presse de gauche. Vers la fin de son mandat, son intransigeance envers les milieux d’affaires satisfait les populistes mais nuit à ses relations avec le Congrès, de plus en plus difficiles.

Passionné par sa tâche, Roosevelt respecte cependant la tradition qui limite à deux mandats le bail des présidents américains à la Maison blanche. À cinquante ans, il passe le relais à l’énorme William Taft mais ne se résout pas à l’inaction. Il écrit avec frénésie et entreprend un grand voyage en Afrique. Certains craignent qu’il ne lui soit fatal à cause de sa mauvaise santé ; d’autres le souhaitent. « Wall Street espère ardemment que tous les lions d’Afrique feront leur devoir », plaisante le banquier Pierpont Morgan ! Après des mois de chasses en brousse frénétiques où il tue 512 animaux qu’il confie à un bataillon de taxidermistes, il se tourne vers l’Europe où il est reçu comme un chef d’État par toutes les têtes couronnées et reçoit le prix Nobel de la paix.

De retour aux État-Unis, Roosevelt reprend des activités politiques, rompt avec Taft et décide de se présenter à l’élection présidentielle de 1912. Mais le parti républicain lui refuse l’investiture : il fait dissidence et crée un nouveau parti progressiste. Il mène une campagne hyperactive, sillonnant les États-Unis et prononçant jusqu’à vingt discours par jour jusqu’au 13 octobre 1912. Ce jour-là, un terroriste fou le blesse d’un coup de pistolet. Freinée par les feuillets de son prochain discours, la balle s’arrête à un centimètre du cœur. Il poursuit sa campagne et bat largement Taft mais s’incline devant Wilson, candidat du parti démocrate. Il redevient écrivain et conférencier, manque de perdre la vie dans une délirante expédition scientifique en Amazonie.

Partisan d’une intervention américaine dans la guerre de 1914 Roosevelt est désormais en décalage avec le peuple américain, majoritairement pacifiste. Il continue néanmoins à faire campagne pour l’entrée en guerre des États-Unis. Borgne et presque obèse, il rêve de prendre la tête d’un corps de volontaires et de finir héroïquement ses jours. Le gouvernement le lui refuse, mais ses quatre fils s’engagent, avec son approbation (tandis que son lointain cousin Franklin D. Roosevelt, futur président des États-Unis pendant la Deuxième guerre mondiale, ne quitte pas les bureaux du ministère de la Marine) ; deux d’entre eux seront grièvement blessés et le benjamin, Quentin, tué en combat aérien. Après avoir fait une campagne belliciste à travers les États-Unis pendant toute la guerre, manifestant une violente hostilité envers les Américains d’origine allemande, il meurt épuisé le 6 janvier 1919.

Loin de toute hagiographie, Yves Mossé ne cache rien des défauts et des revirements  de Theodore Roosevelt. Il « fit tout au long de sa carrière de graves erreurs de jugement sur les hommes », écrit-il ainsi. L’auteur sort parfois de sa neutralité de biographe pour adopter une attitude de moraliste. « Sur ce point, l’histoire doit le condamner », dit-il à propos de la position de Roosevelt sur les Noirs. C’est d’ailleurs le seul vrai défaut de ce livre documenté et bien écrit : à plusieurs reprises, l’auteur juge à l’aune du politiquement correct d’aujourd’hui des événements d’une toute autre époque et d’un tout autre monde. Ses états d’âme n’ajoutent rien au livre ; heureusement, ils ne lui retirent pas grand chose non plus.

François Kernan

Yves Mossé, Theodore Roosevel – La Jeune Amérique, 640 p., Jean Picollec Éditeur, 30 €.