Margaret Thatcher ou la droite de Grand-Maman

Margaret Thatcher ou la droite de Grand-Maman

17/04/2013 – 08h00
LONDRES (NOVOpress) –
Adolescent de droite dans la France de Mitterrand, j’admirais de loin Mme Thatcher. J’ai même eu, un certain temps, sa photo affichée dans ma chambre. Je ne vais pas, aujourd’hui qu’on l’enterre, cracher sur sa tombe. Je continue à lui trouver des qualités de courage et de conviction qui étaient déjà rares à l’époque et qui, dans les partis de gouvernement de toute l’Europe, le sont devenues davantage encore. Elle n’était pas une simple femme politique mais un homme d’État.

Mais je vois mieux aujourd’hui, à trois décennies de distance, le revers de la médaille. Je ne parle pas de l’Irlande du Nord, qui est une question à part. Je suis prêt à admettre que, dans une situation comme l’était celle des Irlandais catholiques d’Ulster, réduits par une colonisation de peuplement à l’état de minorité sur leur propre terre, discriminés au profit d’une autre nation et d’une autre religion, ne pouvant compter sur une administration, une justice, une police qui favorisaient systématiquement les occupants, la lutte armée était légitime. J’ai juste peine à comprendre comment certains journalistes français, à la mort de Thatcher, ont osé évoquer le spectre de Bobby Sands, alors qu’ils trouvent criminelles, je ne dis pas les violences, puisqu’il n’y en a pas, mais les simples plaintes des indigènes français qui subissent chez eux le racisme anti-blanc… Mais les choses, vues d’Angleterre, apparaissaient à travers une épaisseur historique accumulée qui leur donnait une autre couleur. Les tories anglais étaient traditionnellement unionistes. Enoch Powell termina sa carrière comme député unioniste d’Ulster et je crois bien (pour prendre des références moins respectables) avoir encore quelque part un vieil album de Skrewdriver avec une chanson « Smash the IRA ».

L’envers du libéralisme économique
Je parle de l’Angleterre même. Je n’en suis pas, sans doute, à reprendre la rhétorique de Mélenchon pour opposer l’abominable Thatcher aux pauvres gentils mineurs. Je n’oublie pas que les apparatchiks syndicaux qui jetèrent les mineurs dans une grève suicidaire étaient des communistes – d’authentiques communistes, avec voyages à Moscou et tout –, décidés à faire tomber le gouvernement Thatcher pour des raisons politiques, comme ils avaient fait tomber, dix ans plus tôt, le gouvernement Heath. Arthur Scargill, président du syndicat national des mineurs à l’époque, a refait parler de lui, il y a quelques mois, pour avoir perdu un procès contre son syndicat, qu’il voulait obliger à lui payer un appartement de fonction à Londres jusqu’à la fin de ses jours – de tels avantages en nature étaient, paraît-il, prévus par son contrat. Si la répression policière contre les mineurs fut brutale, les violences contre les non-grévistes et ceux qui les emmenaient travailler allèrent très loin, jusqu’au meurtre d’un chauffeur de taxi. Les syndicats en général avaient acquis, grâce à la complaisance des politiciens travaillistes et à la lâcheté des politiciens conservateurs, un pouvoir exorbitant, qui devait être brisé. Mais je comprends à présent que les mineurs défendaient aussi des valeurs de communauté et de solidarité, une culture du travail enracinée, une conception traditionnelle de la famille qui constituaient leur dignité et leur identité et que, tout cela détruit, il ne reste que l’argent : la monétarisation complète des rapports sociaux.

Non seulement les effets pervers de la dérégulation sautent aujourd’hui aux yeux, mais ils ont étalé ce qu’il faut bien appeler l’imposture libérale. Margaret Thatcher trouvait aberrant d’employer l’argent des contribuables à maintenir en activité des industries qui n’étaient plus rentables. Le même argent a été dépensé sans compter pour renflouer des banques privées qui avaient spéculé sur les subprimes. Ceux qui détiennent aujourd’hui – selon le vieux mot de Baldwin sur les patrons de presse – « le pouvoir sans responsabilité, la prérogative de la courtisane à travers les siècles », ne sont plus les chefs syndicaux mais les financiers de la City.

Il est accablant mais symbolique que les enfants de Margaret Thatcher, qui décidaient pour elle, aient fini par l’installer au Ritz, en pension complète offerte par les propriétaires, comme d’autres collent leurs vieux parents en maison de retraite : qu’ils n’aient pas senti l’inconvenance de faire mourir leur mère au Ritz. La mort de Thatcher au Ritz, c’est l’équivalent de Sarkozy inaugurant sa présidence au Fouquet’s. Entre son voyou de fils et sa journaliste de fille – qui a fait du fric en décrivant dans tous les détails la démence sénile de sa mère –, elle n’a certes pas été bénie dans ses enfants.

Face à la gauche cinglée
En dernière analyse, c’est désormais une évidence que la logique du libéralisme économique et celle du conservatisme social ou, comme on dit, sociétal, ne sont pas compatibles. Mais la contradiction, il y a trente ans, restait largement latente. Elle échappa toujours à Enoch Powell, de très loin, au jugement même de ses adversaires, l’homme politique anglais le plus doué intellectuellement de tout le XXème siècle, et qui fit toujours passer la cohérence avant sa carrière. Simon Heffer, qui lui a consacré une biographie plutôt équilibrée, a souligné que Powell avait été le premier à introduire la théorie monétariste au Parti conservateur, le premier, contre le consensus dirigiste alors dominant, à prôner dérégulation et privatisation : « Une large part du programme de ce qu’on appela plus tard thatchérisme avait été avancée par Powell pendant les vingt années qui précédèrent l’arrivée au pouvoir de Mme Thatcher ».

Mme Thatcher, sous ses apparences d’inflexibilité, était beaucoup moins intransigeante que Powell – et c’est bien pour cela qu’elle resta onze ans Premier ministre. Quoique très consciente, les témoignages privés l’indiquent, du péril de la submersion, elle ne chercha jamais à inverser les flux migratoires. Elle se borna à les contrôler autant qu’elle le jugea possible, durcissant un tantinet les conditions du regroupement familial, restreignant un chouia le droit du sol : par rapport à l’invasion délibérément encouragée par les travaillistes dans la décennie suivante, c’était sans doute quelque chose, mais c’était bien peu. Sur la question ethnique, le Parti conservateur des années Thatcher cultiva une grande hypocrisie : c’est un des thèmes du roman, littérairement assez brillant, de l’écrivain de gauche – anti-thatchérien et antiraciste – Alan Hollinghurst, The Line of Beauty.

Margaret Thatcher ne craignit pourtant pas d’aller assez loin dans le défi à la bien-pensance de gauche, qu’il s’agît d’appeler un chat un chat et l’ANC sud-africaine une organisation terroriste, de reconnaître publiquement que la Grande-Bretagne, lors de la guerre des Malouines, avait acquis une dette de reconnaissance envers le général Pinochet, ou de faire voter, en 1988, la fameuse Section 28, interdisant aux collectivités locales « de promouvoir intentionnellement l’homosexualité, de publier des documents dans le dessein de promouvoir l’homosexualité, de promouvoir l’enseignement dans les écoles publiques de l’acceptabilité de l’homosexualité en tant que prétendue relation familiale ». Elle ne ménagea pas ses sarcasmes à ce qu’elle appelait the Loony Left, « la gauche cinglée », qui réécrivait les comptines enfantines pour en éliminer le « racisme ». Surtout, Margaret Thatcher était une patriote traditionnelle – une patriote non britannique, mais anglaise –, capable, pendant la guerre des Malouines, de citer les derniers mots du Roi Jean de Shakespeare :

« Et nous leur tiendrons tête ! Rien ne peut nous accabler
Si seulement l’Angleterre reste fidèle à elle-même »
.

Chrétienne sincère sinon ardente, née méthodiste, devenue anglicane, sa religion nationale tenait beaucoup de ce que le philosophe tory Roger Scruton a appelé «l’enchantement de la terre anglaise ». Le remarquable patrimoine choral de l’Église anglicane en reste la meilleure expression. Margaret Thatcher, qui écoutait fidèlement Songs of Praise, l’émission religieuse du dimanche après-midi sur BBC Two, avait choisi elle-même, avec beaucoup de soin, les hymnes pour ses obsèques. Elle avait retenu, on ne s’en étonnera pas, I Vow to Thee, My Country, dont les paroles datent de la Première Guerre mondiale – et qu’un évêque anglican, il y a quelques années, avait voulu interdire comme « évoquant le nationalisme des années 30 en Allemagne » et favorisant la « stigmatisation » des immigrés :

« Je te promets, ô mon pays, par dessus toute chose en ce monde,
Entier, plein et parfait, le service de mon amour ».

Une alliance rompue
Pour avoir tenu tête au terrorisme moral de la gauche, elle s’est attiré sa haine inexpiable, cette haine de gauche qui ne respecte pas les morts. Car enfin, les délégués de la National Union of Students qui ont applaudi à tout rompre à l’annonce de son décès, et qui étaient à peine nés quand elle quitta le pouvoir, les manifestants qui se sont répandus à Londres et à Brighton pour boire du champagne en costumes de carnaval et briser quelques vitrines, tous ceux qui exultent sur Internet ne sont pas des mineurs ni même des enfants de mineurs. Le Daily Telegraph a interrogé un des meneurs – que le journaliste a peut-être choisi le plus caricatural possible mais qu’il n’a pas inventé. Ses parents vivent dans une maison à 700.000 livres et il avait auparavant organisé des manifestations contre la venue de Benoît XVI.

Certains manifestants expliquent qu’ils sont venus contre le capitalisme. Mais, s’ils sont sincères, ils ont des lustres de retard. Le capitalisme ne s’encombre plus du patriotisme et de la défense de la famille. Non seulement il n’a plus besoin du conservatisme social, mais il y voit un obstacle à l’abolition de toutes les frontières et à l’avènement du consommateur mondial indifférencié. Les libéraux d’aujourd’hui, en Grande-Bretagne comme ailleurs, sont alliés à la gauche cinglée pour faire voter le mariage gay, organiser la censure des livres pour enfants, imposer le multiculturalisme par la force. Ils se prosternent devant saint Nelson Mandela et toutes les idoles de l’antiracisme officiel. La descendance spirituelle de Mme Thatcher, c’est le gouvernement de David Cameron : encore plus répugnant que ses enfants biologiques. Génération Thatcher…

Margaret Thatcher, qui avait vingt ans passés quand le roi d’Angleterre cessa d’être empereur des Indes, était d’un autre siècle. En sa personne, on enterre l’alliance, improbable mais historiquement bien réelle, la menace communiste aidant, entre le marché et la patrie, la droite du travail, si l’on ose dire, et la droite des valeurs. La page est tournée.

Flavien Blanchon

Crédit photo : White House Photo Office via Wikipédia (cc).