[Tribune libre] Vous avez aimé la « lepénisation » des esprits, vous adorerez la « porosité »

[Tribune libre] Vous avez aimé la « lepénisation » des esprits, vous adorerez la « porosité »

La politique, elle aussi, répond à des modes. Tout discours médiatique apparaît, puis disparaît, soit victime de l’usure, soit démenti par les faits. C’est ainsi qu’il y a plusieurs années, tout commentateur avisé se devait de mettre en garde son public quant à la « lepénisation des esprits » ou au minimum de pointer ce mouvement d’opinion jugé nocif pour la démocratie.

 

On sait comment tout cela se termina : 10,51% des suffrages exprimés pour Jean-Marie Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. Tandis que Nicolas Sarkozy engrangeait 31,11% des suffrages et Ségolène Royal 25,83%. De « lepénisation des esprits » il n’y en avait point, il n’y en a jamais eu – seulement une interprétation biaisée par les commentateurs « avisés » des résultats des enquêtes. On feignait de confondre adhésion à une idée transversale – le refus de l’immigration, attitude que l’on retrouve à plus ou moins forte dose dans toutes les familles politiques – avec un soutien franc et massif à la pensée et à l’action d’un parti.

Aujourd’hui, c’est la « porosité » qui inquiète gravement les commentateurs « avisés » ; ces derniers croient avoir décelé une espèce de « porosité » existant entre l’électorat UMP et celui du FN. Ces deux clientèles électorales ne demanderaient qu’à marcher la main dans la main pour bouter hors des palais nationaux ces méchants socialistes. Voilà l’idée que l’on aimerait vendre au bon peuple. Seule une lecture partielle et déformée des sondages permet de défendre cette position qui ne repose sur aucune base solide.

Evidemment, le quotidien Le Monde se trouve à la manœuvre dans la fabrication de la thèse de la « porosité ». Enquête Ipsos à l’appui, on se propose de souligner « les crispations alarmantes de la société française », pour montrer ensuite combien « les frontières entre les familles politiques se sont brouillées ». (Le Monde, 25/01/2013)

Le constat se veut sans appel : « Entre UMP et FN, des convergences frappantes ». Il y aurait donc une « très forte proximité idéologique des sympathisants de l’UMP et de ceux du Front national sur le terrain des thématiques identitaires ». C’est vrai lorsqu’on pose la question de l’immigration : 83% des électeurs de l’UMP et 99% de ceux du FN estiment qu’il y a « trop d’étrangers en France ». Sur l’islam, on retrouve le même accord : 81% des premiers et 93% des seconds affirment qu’il n’est pas « compatible avec les valeurs de la société française ».

Une autre question voit les deux électorats se rejoindre. Ils sont ainsi 98% à l’UMP et 97% au FN à penser que la France a « besoin d’un vrai chef qui remette de l’ordre ». Notons au passage que 74% des électeurs du Front de gauche et 70% de ceux du PS pensent la même chose… Le réflexe bonapartiste se généralise donc.

Mais dans le corpus d’une famille politique, il n’y a pas que l’immigration et la demande d’autorité à intervenir. La mondialisation et la construction européenne sont tout aussi importantes. Et là, la « convergence » observée initialement par les journalistes du Monde se transforme en désaccord total. Ainsi 51% des électeurs UMP estiment que « la mondialisation est une opportunité pour la France », tandis que seulement 18% de ceux du FN partagent cette opinion. A la question de savoir si la France doit « se protéger d’avantage du monde d’aujourd’hui », 92% des sympathisants FN répondent par l’affirmative, alors qu’ils ne sont que 53% à l’UMP.

L’Europe est le second point de clivage. 84% des sympathisants du FN jugent qu’il faut « renforcer les pouvoirs de décision de notre pays » au détriment de l’Union européenne, contre 57% à l’UMP. A propos de l’euro, le désaccord est encore plus profond : 62% des électeurs du FN pensent que la France devrait en sortir, soit 50 points de plus qu’à l’UMP.

Constat indiscutable : la « porosité » en l’électorat UMP et celui du FN se limite à l’immigration et aux effets de celle-ci. Mais il en est une autre sur laquelle Le Monde oublie de titrer : celle qui concerne l’extrême gauche et le FN et qui touche plusieurs secteurs. L’enquête Ipsos montre en effet cette « porosité » qui doit désespérer Jean-Luc Mélenchon.

« Sans surprise, c’est sur la mondialisation, qu’ils considèrent comme une menace, la souveraineté nationale, qu’ils souhaitent renforcer, les médias, qu’ils critiquent et le monde politique, qu’ils jugent volontiers corrompu, que ce font les points d’accord entre l’extrême gauche et l’extrême droite. »

Plus complexe est le rapport qu’entretiennent ces électorats avec les valeurs dites « identitaires ». S’ils divergent fondamentalement sur l’idée qu’il y a trop d’immigrés en France (46% des sympathisants du Front de gauche partagent cet avis contre 99% de ceux du FN), le désaccord est moindre quand la question posée est celle de la main d’œuvre immigrée. Ainsi, si une écrasante majorité des sympathisants FN (98%) jugent qu’on peut trouver une main d’œuvre en France sans avoir à recourir à l’immigration, ils sont près de 70% à porter le même jugement dans l’électorat du Front de gauche.

L’autre point de convergence concerne le rejet de l’islam. 79% des sympathisants du Front de gauche pensent que la religion musulmane « cherche à imposer son mode de fonctionnement ». C’est 20 points de moins que le FN, certes, mais 15 points de plus que le PS. (Le Monde, 25/01/2013)

Autre limite apportée à la question de la « porosité », la position des électorats. A la question « Souhaitez-vous qu’aux élections locales, l’UMP et le FN passent des accords électoraux ? », 50% des sympathisants de droite répondent par la négative, soit 87% des UDI et 56% des UMP. (Sondage TNS Sofres, Le Figaro, 05/02/2013).

Dans ces conditions, des « accords locaux » entre le FN et l’UMP aux élections municipales de mars 2014, semblent relever du vœu pieux. Même si à Marseille, « il y a un électorat de droite qui n’a pas besoin de grand-chose pour nous rejoindre. Les vases communicants entre l’UMP et le FN sont plus forts qu’ailleurs », estime Nicolas Bay, directeur de campagne du FN pour les élections municipales de 2014 pour les grandes villes (Le Monde, 15/02/2013). Propos qui reflètent le tropisme droitier de certains dirigeants frontistes, leur croyance au miracle et leur lecture un peu rapide des enquêtes d’opinion.

Cette obsession « UMP » de quelques leaders frontistes s’explique mal puisque leurs électeurs semblent avoir autant de points communs avec ceux du Front de gauche qu’avec ceux de l’UMP – voire d’avantage. Sociologiquement et culturellement, il y a d’avantage de ressemblances entre un sympathisant de Marine Le Pen et un sympathisant de Jean-Luc Mélenchon qu’entre un électeur frontiste et un électeur UMP. Avec le Front national et le Front de gauche, nous avons affaire aux classes populaires (50% de la population), d’avantage aux classes moyennes (40% de la population) avec l’UMP. Les réflexes et les intérêts des uns et des autres ne sont pas identiques. Les premiers volontiers contestataires et mécontents, les seconds plus intégrés au système. D’où – pour l’instant du moins – de grandes différences dans la couleur du bulletin de vote.

Yves Cadic pour Novopress Breizh

Crédit image : DR.