Tour de Babel en Angleterre : la justice suspendue faute d’interprètes

Tour de Babel en Angleterre : la justice suspendue faute d’interprètes

La tour de Babel vue par Pieter Bruegel l’Ancien via Wikipédia (cc)

13/03/2013 – 19h10
LONDRES (NOVOpress) – On ne saurait trouver meilleure illustration de la décomposition des États européens sous les assauts conjoints de l’immigration, du droit-de-l’hommisme et de la mondialisation libérale, sans oublier la cupidité de certains autochtones qui en profitent pour faire des millions faciles.

Depuis des années, les tribunaux anglais sont débordés par les flots d’accusés et de criminels qui ne savent pas l’anglais et qui ont un droit inaliénable, bien entendu, à suivre toutes les procédures dans leurs langues. D’où des frais d’interprètes vertigineux : 60 millions de livres (70 millions d’euros) en 2011. Faute d’oser s’attaquer au fond du problème, le gouvernement conservateur a eu recours au procédé classique pour tenter de réduire les dépenses : en août 2011, il a passé un contrat pour cinq ans avec une société privée, Applied Language Solutions (ALS), qui s’est engagée à fournir des interprètes aux tribunaux pour 42 millions de livres, soit, sur le papier, une économie de 18 millions. Le total du contrat est de 90 millions, ALS devant aussi fournir des interprètes à la police pour les interrogatoires.

Solution d’ALS pour faire quand même un bénéfice ? Diminuer de moitié la rémunération des interprètes et ne plus leur payer leurs frais de déplacement. Le résultat prévisible, c’est que beaucoup d’interprètes (jusqu’à 60% de ceux qui étaient inscrits sur le registre national des interprètes des services publics), habitués à faire des vacations pour les tribunaux, ont refusé de travailler dans ces conditions. La compagnie les a remplacés en mettant des annonces sur internet et en recrutant, à peu près sans vérification, tous ceux qui répondaient.

Le nouveau système est entré en vigueur en janvier 2012 et s’est révélé désastreux. Plusieurs procès dégénérèrent en farces, voire durent être suspendus ou ajournés, avec des frais de plusieurs dizaines de milliers de livres à chaque fois. Au procès d’une « Rom polonaise », Applied Language Solutions envoya un fax le matin pour prévenir que la compagnie avait été incapable de trouver un interprète polonais ; le juge ne put s’empêcher d’observer à voix haute qu’il devait pourtant y en avoir plusieurs dans la rue. Un homme était accusé d’avoir « faussé le cours de la justice » (perverting the course of justice) : l’interprète lui dit que le juge le traitait de « pervers ». Un cambrioleur dut être rejugé parce que l’interprète « roumain » avait confondu beaten, battu, et bitten, mordu. En juillet 2012, le procès de Rajvinder Kaur, une femme Sikh accusée d’avoir assassiné sa belle-mère avec un rouleau à pâtisserie, dut être suspendu lorsqu’il apparut que l’interprète, un certain Mubarak Lone, était incapable de traduire les questions des avocats : Mubarak Lone expliqua alors qu’il remplaçait sa femme, interprète chez Applied Language Solutions mais qui était occupée ailleurs ce jour-là. Même tableau du côté de la police, qui a dû régulièrement remettre des suspects en liberté, faute d’interprètes pour les interroger.

Le ministère de la Justice a finalement pris des sanctions et frappé ALS d’une amende de… 2.200 livres pour manquement au contrat. Dans l’intervalle, en décembre 2011, le fondateur de la compagnie, Gavin Wheeldon, l’avait déjà revendue au groupe Capita pour 7,5 millions de livres.

Après un rapport sévère de la Cour des comptes en septembre 2012, la commission de la Justice de la Chambre des Communes a conclu, en février 2013, que « la manière dont le ministère de la Justice avait géré l’externalisation des services de traduction judiciaire avait été ni plus ni moins que pagailleuse. Le ministère ne comprenait pas suffisamment les besoins des tribunaux, il a négligé de tenir compte des avertissements des professionnels concernés, il n’a pas mis en place des sauvegardes suffisantes ». Le ministre de la Justice, Helen Grant, avait alors affirmé que la situation s’était considérablement améliorée.

Dimanche dernier, le Sunday Express a révélé que la compagnie Capita avait délocalisé son centre d’appel à Cracovie en Pologne. Les demandes d’interprètes pour les tribunaux anglais sont adressées à Cracovie, où 500 employés polonais sont censés les satisfaire en utilisant le fichier des contractuels de la compagnie, puis en envoyant un courriel à ceux-ci ou en leur téléphonant. Un interprète a confié à l’Express « qu’il était parfois difficile de comprendre l’anglais des Polonais ».

La semaine dernière, le juge Richard Bray a publiquement dénoncé Capita comme « irrémédiablement incompétente », après qu’il s’est retrouvé dans l’incapacité de condamner et d’expulser du Royaume-Uni un magnat de la drogue vietnamien, l’interprète prévu ne s’étant pas présenté au tribunal. Selon plusieurs témoignages d’avocats, les interprètes fournis par la compagnie, quand il y en a, ne savent parfois pas même parler l’anglais.