Mort d'Hugo Chavez, quelques réalités derrière la légende

Mort d’Hugo Chavez, quelques réalités derrière la légende

07/03/2013 – 16h00
CARACAS (NOVOPress) – Hugo Chavez vient de mourir. Les chefs d’Etat ainsi que les politiques semblent unanimes pour rendre hommage au « grand homme » et au « grand révolutionnaire ». Les hommages rendus traversent les clivages de l’extrême gauche (Jean-Luc Mélenchon : « Ce qu’il est ne meurt jamais ») à la droite nationale (Florian Philippot : « Chavez, c’était d’abord une volonté, un courage, à l’intérieur comme à l’extérieur de son pays »).

Mais derrière la légende et l’hagiographie, nous avons voulu en savoir un peu plus sur la réalité de la situation politique et économique du Vénézuela en posant quelques questions à Michaël Rabier, journaliste, correspondant en Colombie et au Venezuela. Chercheur à l’Institut Hannah-Arendt de l’université de Paris-Est Marne-La-Vallée. Avec Stephen Launay, il est l’auteur de « La révolution sans la révolution, Hugo Chávez et le socialisme du XXIème siècle », à paraître aux éditions Vendémiaire.

Hugo Chavez est devenu l’icône à la fois de l’altermondialisme de gauche et de l’antimondialisme de droite. A l’heure du bilan cette sanctification posthume est-elle justifiée ?
Je comprends bien pourquoi Chávez est devenu l’icône d’une certaine gauche, anticapitaliste et antilibérale, dans la mesure où il a fait sa carrière politique sur le renouvellement du mythe du « bon révolutionnaire » pour reprendre l’expression du regretté journaliste vénézuélien Carlos Rangel. En ce sens, il s’inscrit dans la « tradition » révolutionnaire, marxiste et tiers-mondiste, supposément typiquement latino-américaine, mais en réalité forgée par la mauvaise conscience des Européens, image sulpicienne dans sa version exotique – mais fausse, voire méprisante. Du côté de la droite nationale, mis à part la dilection de certains de ses partisans pour les uniformes militaires – caricature symétrique de la gauche altermondialiste à quoi ils réduisent souvent l’Amérique du sud –, je ne sais. Si ce n’est l’explication par son anti-américanisme obsessionnel… Que les Vénézuéliens sanctifient leur président qu’ils assimilent à la figure quasi divine du Libertador Bolivar, on peut l’entendre lorsque l’on connaît leur histoire politique, mais les autres ? A moins de rester prisonnier d’un rhétorique datant des années 70, je ne vois pas ce qu’a apporté Hugo Chávez au XXIème siècle, si ce n’est le recyclage de vielles lunes révolutionnaires et d’un tiers-mondisme victimaire.

Hugo Chavez se vantait d’appliquer un socialisme bolivarien. Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ? Comment s’est-il concrètement appliqué ? La vie des vénézuéliens s’en est elle trouvée améliorée ?
Le « socialisme bolivarien » de Chávez n’est qu’une renaissance de ce que Bainville dans Les Dictateurs appelait « une dictature à l’huile lourde ». C’est un socialisme rentier s’appuyant sur un pétro-État avec tout ce que cela implique de gabegie et de corruption. Cela se traduit pour les Vénézuéliens par une inflation de plus de 20 % en 2012, donc un renchérissement des denrées – 556 % de l’indice des prix au cours de la décennie 2000 – lorsqu’il n’y a pas tout simplement pénurie de certains aliments primordiaux touchant ce qu’il reste de classe moyenne. Les pauvres, eux, peuvent éventuellement s’approvisionner à moindre prix en faisant la queue dans les supermarchés de l’État, c’est-à-dire subventionnés, lorsqu’ils sont fournis. Quant aux politiques sociales, les fameuses « missions », certes elles ont fait baisser la pauvreté mais très faiblement (5 points entre 2004 et 2007) compte tenu de la croissance économique de cette période. Selon l’enquête de Luis Pedro España, elles n’ont cependant eu qu’un impact très réduit sur les carences des secteurs les plus pauvres. Ils n’ont pu, en particulier, profiter de la rente pétrolière sous forme de rémunération parce que les occasions de s’insérer dans le monde du travail sont limitées du fait du manque de capacités et d’opportunités.

Il y a des similitudes entre le Venezuela et les monarchies pétrolières du Golfe : ce sont des Etats qui ne vivent que de la rente pétrolière (pour le Venezuela à plus de 90%) et qui par ailleurs se soucient fort peu de développer d’autres secteurs de l’économie. Il est paradoxal de se prétendre nationaliste comme le faisait Hugo Chavez et par ailleurs de ne pas développer l’économie nationale ?
Il existe certes des similitudes entre le Venezuela et les monarchies du Golfe quant à la gestion de la manne pétrolière mais ces dernières ne disposent pas des possibilités géographiques de développer une agriculture, ce qui n’est pas le cas du Venezuela dont le secteur agricole a été très atteint par le manque d’investissements et les expropriations. La « souveraineté alimentaire » prônée par Chávez, tardivement d’ailleurs, n’est restée qu’un vœu pieux et le pays demeure même plus qu’auparavant majoritairement importateur c’est-à-dire dépendant avec une monnaie fortement dévaluée. Par ailleurs, on note depuis dix ans l’écroulement du nombre d’entreprises dans la grande région industrielle de la Guayana (30 % ont disparu), la stagnation de la production de pétrole et une forte baisse de l’activité pétrolière.

Peut-on considérer Hugo Chavez comme un nationaliste d’ailleurs ? Certains – à droite – pointent également son catholicisme revendiqué afin d’intégrer Hugo Chavez à leurs modèles politiques. La foi catholique affichée d’Hugo Chavez était-elle purement tactique et démagogique, ou bien réelle ?
Chávez peut être considéré comme un nationaliste, mais comme un nationaliste révolutionnaire ou plus exactement un révolutionnaire nationaliste à la manière des mouvements de libération nationale apparus dans les années 60-70 et inspirés des thèses de la IIIème Internationale qui préconisaient la lutte des pays colonisés contre les colonisateurs. Les aspirations nationalistes ne sont que le moyen de parvenir à la révolution non pas tant mondiale dans le cas du « bolivarianisme » de Chávez que régionale, latino-américaine, selon le rêve de Bolivar revu et corrigé par le castrisme.

Il en va de même du supposé catholicisme du « comandante ». Il n’est vu que comme un moyen de libération des peuples à la manière de la Théologie de la libération qui a eu et a encore, il ne faut pas l’oublier, une influence très importante en Amérique latine. Pour lui Jésus était un « révolutionnaire » au même titre que le Che. Par ailleurs la religiosité, et même en un sens la prédication de Chávez lorsqu’on le voyait à la télévision, s’apparentait plus à celle d’un pasteur évangélique qu’à celle d’un prêtre catholique, la dévotion mariale – sans doute sincère mais primaire – mis à part. On dit aussi qu’en secret il pratiquait une sorte de culte vaudou, dénommé « santeria » et très populaire dans les Caraïbes.

Le Venezuela est l’un des Etats les plus corrompus d’Amérique du Sud. Sous prétexte d’exproprier une grande bourgeoisie rentière, n’a-t-on pas plus prosaïquement remplacé une caste de privilégiés par une autre ?
Le remplacement d’une bourgeoisie vivant sur le dos de la bête – le fameux pétro-État – par une autre, c’est exactement ce qui s’est passé au Venezuela avec la nomination de militaires pas toujours compétents à des postes clés dans les ministères et entreprises publiques ou nationalisées. C’est ce que l’on appelle au Venezuela la « bolibourgeoisie » en référence à l’adjectif « bolivarien ». Il faut bien sûr ajouter à cela l’argent de la corruption qui, si elle existait auparavant, s’est démultipliée sous les trois mandats de Chávez selon les témoignages d’entrepreneurs français présent dans le pays depuis longtemps que nous avons recueilli sur place. Il existe aussi des chefs d’entreprises qui ont décidé de s’adapter peu ou prou, de gré ou de force, à la situation politique afin de maintenir leur activité économique tel le milliardaire Cisneros, propriétaire de la chaîne privée Venevisión ou Alberto Wollmer, propriétaire de l’hacienda Santa Teresa et du rhum éponyme. Certains se réfèrent aussi au modèle chinois pour se justifier… Sans parler du narcotrafic qui profite à de nombreux caciques du régime. Le Venezuela est en effet devenu aujourd’hui le principal pays de transit de la cocaïne en provenance de Colombie.

Suite à un certain nombre de déclarations fracassantes ou de poignées de main à des dirigeants honnis par la communauté internationale (Ahmadinedjab, Bachar Al-Assad), Hugo Chavez est souvent perçu comme un « résistant à l’Empire », c’est-à-dire aux Etats-Unis. Qu’en est-il réellement des relations entre le Venezuela et les USA ?
Mauvaise en termes diplomatiques et de collaborations bilatérales, notamment en ce qui concerne le narcotrafic justement. La DEA (Drug Enforcement Administration) a été renvoyée du pays en 2006 et il n’y a toujours pas d’ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela depuis 2008. Le gouvernement accuse toujours Washington d’espionner ou de comploter contre l’État vénézuélien. C’était le cas sous l’administration Bush, ce l’est encore sous l’administration Obama que Chávez a accusé de traître. D’ailleurs le jour de l’annonce du décès d’Hugo Chávez deux attachés militaires de l’ambassade nord-américaine ont été expulsés du territoire, suspectés de conspiration. Le vice-président Maduro a également accusé le même jour les « ennemis du Venezuela » d’avoir inoculé le cancer à Chavez. Suivez son regard… Pourtant, derrière ces discours anti-impérialistes et complotistes, les relations commerciales fonctionnent toujours bien avec les Etats-Unis qui restent le premier partenaire commercial du Venezuela. Les Etats-Unis sont ainsi le principal acheteur de pétrole vénézuélien en troisième position après le Canada et l’Arabie saoudite selon l’EIA (Energy Information Administration).

Vladimir Poutine a également rendu un hommage appuyé à Hugo Chavez. Les Russes ont signé un certain nombre de contrats commerciaux (pétrole, armement) et un accord militaire avec le Venezuela, accords très asymétriques et favorables à une seule partie (la Russie). Hugo Chavez n’a-t-il pas été le dindon de la farce ?
La Russie est devenue le fournisseur le plus important du Venezuela en armement et on a estimé qu’en 2009 la quantité dépensée se situait autour de 4,5 milliards de dollars. En septembre 2009, elle a accordé une ligne de crédit de 2,2 milliards de dollars pour acquérir entre autres : réservoirs, véhicules blindés, systèmes de défense aérienne, systèmes de missiles et batteries mobiles de lance-roquettes. En octobre 2010, elle a annoncé une nouvelle ligne de crédit de 5 000 millions de dollars, incluant, entre autres, l’achat de 24 avions de chasse Sukoi, 50 hélicoptères MES, 100 000 fusils AK103, 92 réservoirs T72 ainsi que des batteries antiaériennes avec des missiles S-300. Autant dire une aubaine économique qui permet à la Russie de se débarrasser d’un matériel pour la plupart vétuste et de faire le bonheur des militaires vénézuéliens. Si un conflit surgissait – ce que je ne souhaite pas – il n’est cependant pas sûr que les Forces armées « bolivariennes » soient de taille et suffisamment préparées, par exemple face à leur voisin colombien.

Certaines voix dénoncent une dérive autoritaire du pouvoir pendant les 14 ans de présidence d’Hugo Chavez. Le Venezuela d’Hugo Chavez est-il un régime démocratique ou non ?
C’est un fait que le régime chaviste ne correspond pas tout à fait au modèle de la démocratie libérale, même si des élections sont organisées très régulièrement. Mais à Cuba aussi il y en a… D’ailleurs, le président défunt et ses fidèles préfèrent parler de « démocratie participative et protagonique » afin de définir leur régime, pour ne pas réutiliser l’expression de « démocratie populaire » de fâcheuse mémoire. On constate une forte concentration des pouvoirs, un culte omniprésent de la personnalité, une polarisation extrême de la société, une tentative de réduire la liberté d’expression qui tendent effectivement vers une « dérive autoritaire ». S’il n’est pas possible stricto sensu de parler de dictature, le régime possède d’incontestables traits césaro-bonapartistes ou de « césarisme démocratique » pour reprendre la formule de l’historien vénézuélien Vallenilla Lanz. C’est également un régime populiste dans toute sa quintessence et sa démagogie dans lequel le caudillo incarne le soi-disant peuple, mais le peuple réduit aux pauvres et aux opprimés. La bourgeoisie, les riches, ou ce qu’il en reste, eux, sont forcément apatrides ou représentants d’une « oligarchie » dans une large mesure fantasmée.

Il est dit également que Hugo Chavez aurait financé la guérilla des FARC en Colombie ? Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
Qu’il y ait eu un financement du gouvernement, nous n’en avons pas la preuve matérielle. Ce qui existe en revanche, ce sont des courriers électroniques saisis par l’armée colombienne dans l’ordinateur d’un important chef guérillero exécuté lors de l’attaque de son campement en 2008. Ces échanges évoquent plusieurs offres de l’État vénézuélien qui resteront sans suite, précisément parce que ces courriers faisaient état du repli des Farc de l’autre côté de la frontière colombienne et qu’Hugo Chávez aurait pris peur, soucieux qu’il était de son image internationale. Il semble pourtant bien que le Venezuela se soit converti en un sanctuaire de la guérilla colombienne et que certains de ses chefs y jouissaient d’une protection qui leur permettait de mener des actions armées en territoire colombien ou des activités « diplomatiques » vers l’extérieur. L’International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres a analysé ces courriers en 2011 et conclu à une collaboration au plus haut de l’État en termes de logistique, d’intelligence mais aussi de financement. Je vous renvoie à ce document : The FARC Files: Venezuela, Ecuador and the Secret Archive of  Raúl Reyes. La proximité idéologique entre la guérilla et le chavisme ne fait aucun doute, notamment leur « nationalisme révolutionnaire », construit à partir de l’interprétation marxiste de la geste bolivarienne. Il ne faut également pas oublier que Chávez a été un conspirateur au sein de l’armée dans laquelle il avait créé deux mouvements visant à prendre le pouvoir par les armes avec l’appui de guérilleros vénézuéliens.

Au vu de certaines déclarations pour le moins hasardeuses : « J’ai toujours dit, et entendu, qu’il ne serait pas étrange qu’il y ait eu une civilisation sur Mars, mais que peut-être le capitalisme est arrivé, l’impérialisme est arrivé et c’en était fini de cette planète », on peut se demander ce qu’il restera du chavisme, à part une impression persistante de charlatanisme. Chavez n’était il pas simplement le pitre de l’altermondialisme ?
N’est-ce pas l’altermondialisme la pitrerie ou plutôt la tromperie ? Un « autre » mondialisme reste un mondialisme… Probablement qu’Hugo Chávez en aura été l’instrument, ou l’idole, pour une Europe en manque de héros révolutionnaires venus d’Amérique du sud. Demain peut-être sera-ce le président équatorien ou le bolivien ? Qu’importe, ils n’ont pas de toutes façons pas les ressources pétrolières du Venezuela. Les Sud-Américains, eux, resteront des jouets de ce mythe forgé par les Européens et, qui tel un Phénix, renaît sans cesse de ses cendres pour leur éviter de regarder leurs réalités en face. Pour s’en sortir, il leur faut s’échapper du tiers-mondisme mental qu’il soit de droite ou de gauche, c’est-à-dire de la position d’éternelle victime. Le chavisme n’en est que l’ultime avatar…

Entretien pour Novopress réalisé par Spoutnik

Crédit photo : Walter Vargas via Wikipédia (cc)