[Lu sur le Net ] "Profession cinéaste, politiquement incorrect de Jacques Dupont" - par Grégoire Gambier

[Lu sur le Net ] “Profession cinéaste, politiquement incorrect de Jacques Dupont” – par Grégoire Gambier

06/03/2013 – 20h30
PARIS (via Polémia) – Qui connaît aujourd’hui Jacques Dupont ? Plus grand monde, sans doute. Il fut pourtant l’un des meilleurs cinéastes de sa génération, promis à un brillant avenir. Sorti major de la première promotion de l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC, aujourd’hui Fémis), il choisit les documentaires pour l’aventure. Ses premiers courts-métrages, réalisés dans des conditions particulièrement difficiles (Au pays des pygmées, 1946, et Pirogues sur l’Ogooué, 1947), sont unanimement salués. Suivront La Grande Case (1949), L’Enfant au fennec (1954) ou encore Coureurs de brousse (1955). Cette même année sort Crèvecœur, filmé aux côtés des soldats français combattant en Corée (1950-1953) et nommé pour l’Oscar du meilleur film documentaire en 1956 : le Parti communiste lance ses militants à l’assaut des rares cinémas qui osent le programmer. Après La Passe du Diable (1958), tourné en Afghanistan avec Joseph Kessel, Pierre Schoendoerffer et Raoul Coutard, Jacques Dupont réalise son premier grand film de fiction : Les Distractions (1960). A moins de 40 ans, il dirige Jean-Paul Belmondo, Claude Brasseur, Alexandra Stewart et Mireille Darc…

Lors d’une rediffusion sur Canal Plus, dans les années 1980, Télérama se fend d’une critique étonnamment élogieuse : « Crèvecœur, film sur le rôle du bataillon français dans la guerre de Corée, avait valu à Jacques Dupont la réputation d’un cinéaste “de droite ”. Lorsqu’il tourna Les Distractions au début de la Nouvelle Vague, la plupart des critiques se montrèrent tièdes ou hostiles. Le cinéaste fut accablé sous le poids de la comparaison avec Godard (A bout de souffle) à cause de Belmondo. Tout cela fut très injuste et il faut carrément, aujourd’hui, découvrir ce film. Bien construit, bien mis en scène, bien interprété, il représente, à la fois, une certaine façon de vivre dangereusement, d’être arriviste ou cynique, et une très belle relation d’amitié dans laquelle se transforment les personnages, même s’il n’y a pas de fin heureuse. Le désarroi d’une époque y est inscrit. »

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Les personnages illustres fourmillent dans ces mémoires, où se croisent sans cesse grande et petite histoire, anecdotes, récits épiques et considérations politiques. A cet égard, Jacques Dupont reconnaît être atteint du « virus » du patriotisme. Le 11 novembre 1940, il fait partie des quelques lycéens et étudiants qui défient les autorités d’occupation allemandes en se regroupant à l’Arc de Triomphe pour honorer le soldat inconnu. Arrêté, il est conduit à la prison de la Santé – ce qui lui vaudra d’être considéré comme récidiviste 20 ans plus tard ! Rapidement libéré, il tente de rejoindre Londres, gagne Marseille (où il croise la philosophe Simone Weil) mais est une nouvelle fois arrêté, après avoir traversé les Pyrénées, par la garde civile espagnole. Il ne réussira finalement à s’engager qu’à l’occasion des combats de la Libération, dans la Première Armée du général de Lattre, avec laquelle il finira la guerre en Allemagne.

Tous ces événements, et bien d’autres encore, sont l’occasion de commentaires politiques, mais l’ouvrage est dénué de toute analyse ou mise en perspective proprement politique. Jacques Dupont est au sens propre un réactionnaire : il réagit, avec son cœur et ses tripes, aux événements. A l’aune de l’histoire, il a le goût des causes perdues : les Guerres de Vendée et la royauté, la guerre de Sécession ou celle des Boers, l’empire colonial français, les peuples autochtones authentiques qui se battent pour leur survie (à l’instar de son ami Jean Raspail)… Il est en cela assez symptomatique d’une certaine droite, que René Rémond aurait qualifiée de « légitimiste », davantage tentée, même inconsciemment, par le confort intellectuel de ses défaites passées que par l’audace – mais aussi les transgressions – qu’exige toute  victoire.

Jacques Dupont est donc un révolté, dont la forte capacité d’indignation est cependant mâtinée d’ironie, voire d’autodérision, ce qui évite qu’elle ne verse dans les pénibles sermons, mi-larmoyants, mi-inquisiteurs, caractéristiques de l’intelligentsia de gauche. Au contraire, tout à la fois artiste – puisque « metteur en scène » – et viscéralement français, il a cette légèreté d’esprit et de ton qui correspond bien à une partie de sa génération, celle des Hussards, dont il sera évidemment un proche : des hérauts d’un anticonformisme rafraîchissant qui manquent dramatiquement à notre époque.

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