Elections italiennes : entretien avec Guillaume Luyt

Élections italiennes : entretien avec Guillaume Luyt

01/03/2013 – 10h00
ROME (NOVOpress) –
Le traitement des élections italiennes dans les grands médias est apparu à NOVOpress comme particulièrement superficiel, ou partisan. Nous avons ainsi souhaité interroger plusieurs acteurs ou observateurs privilégiés de ces scrutins afin d’apporter un éclairage différent à nos lecteurs.

Guillaume Luyt est une figure de la droite révolutionnaire française des années 1990 et 2000. Formé à l’école maurrassienne au sein de l’Action Française, dont il fut un cadre, il a ensuite été directeur du Front National de la Jeunesse, puis a connu l’activisme nationaliste-révolutionnaire au sein du mouvement Unité Radicale. Fidèle à la logique de l’empirisme organisateur cher à Charles Maurras, c’est fort de ces expériences qu’il a été l’un des principaux initiateurs de la “révolution culturelle” des patriotes radicaux ayant conduit à la création des identitaires en 2002. En tant que président de l’association Les Identitaires – consacrée à la formation et la réflexion – jusqu’en 2010, il a été le fondateur des camps identitaires et a beaucoup apporté à ce mouvement sur la forme comme sur le fond.

C’est depuis Rome, où il réside désormais depuis de nombreuses années, qu’il nous livre une analyse particulièrement intéressante des élections italiennes et nous fait part de son enthousiasme pour les résultats de Beppe Grillo.

Elections italiennes : entretien avec Guillaume Luyt

Élections italiennes : entretien avec Guillaume Luyt

Sur les réseaux sociaux, on a pu voir que vous accordiez une certaine sympathie à Beppe Grillo. En France, les commentaires le concernant sont passés des comparaisons avec Coluche, à celles avec Marine Le Pen… Qu’en est-il réellement ?
Cela fait des années que Beppe Grillo est devenu autre chose qu’un comique. Et, même quand il n’était qu’un comique, il ferraillait déjà contre la classe politique, pourfendant notamment la corruption. Ainsi, en 1986, avait-il été interdit des antennes de la RAI, la télé d’État italienne, pour avoir dépeint Bettino Craxi, le leader socialiste, comme un voleur.

Les 25% de Grillo à sa première élection nationale concluent une campagne prophétiquement baptisée le “Tsunami Tour”. Et cette campagne, à bien des égards, m’a fait penser à la campagne des balais de Degrelle en 1936 : un homme seul dénonçant infatigablement, jour après jour, la corruption des élites, leur illégitimité et leur inaptitude à affronter la crise. Sauf qu’au lieu de s’arrêter à 11%, le résultat des rexistes en 1936, Grillo et son mouvement ont gagné un électeur sur quatre.

Il y a chez Grillo une dimension messianique. Maladroitement, son éminence grise, Roberto Casaleggio, l’a comparé au Christ et la gauche a tenté de le dépeindre comme un gourou de secte. Deux portraits excessifs l’un comme l’autre mais qui recouvrent une part de vérité : Grillo ne parle pas qu’aux tripes des gens ou à leur intelligence, il leur offre une espérance, une promesse de rachat. En ce sens, il tient du pasteur évangéliste : “Frères et sœurs, le miracle est possible, il suffit d’y croire, alleluia !” Depuis le Vaffa Day de 2007 (plus de 300 000 signatures recueillies pour un projet de loi sur la moralité de la vie politique), tous les rassemblements organisés par Grillo témoignent de sa capacité à transformer la colère populaire en un engagement concret.

Voilà pour la forme. Pour le contenu, les cinq étoiles (“stelle”) à l’origine du Movimento 5 Stelle de Grillo sont : eau, environnement, mobilité, interconnectivité, développement, ce qui a des allures de manifeste écolo-alternatif. Mais ces cinq thèmes ne viennent qu’après la moralisation de la vie publique (chasse aux corrompus au sein du Parlement comme des organismes et des établissements publics) et l’instauration de la démocratie participative qui valent à Grillo d’être perçu comme populiste.

Le mieux, c’est d’aller à la source. Ceux qui lisent l’italien peuvent consulter le programme de Grillo ici. Il est à la fois éclectique et inclassable mais cohérent, penchant fortement vers la décroissance douce.

Comparer Grillo à Marine Le Pen sous prétexte de sa proposition de référendum pour la sortie de l’euro et de “populisme”, c’est n’avoir rien compris à la singularité de l’une et de l’autre. Non, plus que Coluche ou Marine, Grillo c’est Gandhi : une force de caractère hors du commun, une rare intelligence des rapports de force, un don de soi total et, jusqu’à preuve du contraire, désintéressé. Un éveilleur de peuple en somme.

L’autre face de la “vague populiste” évoquée dans les médias français, c’est le retour inespéré de Berlusconi. Comment expliquez-vous cette quasi-victoire ?
Parce que c’est le meilleur VRP de l’histoire de l’humanité. Le problème, c’est qu’il n’a que de la camelote à fourguer.

Roberto Maroni (actuel leader de la Lega Nord) a réussi son pari en emportant la présidence de la région Lombardie. Quelles peuvent être les conséquences de cette victoire ?
La Lega occupe actuellement la présidence des régions Piémont (Turin), Lombardie (Milan) et Vénétie (Venise), soit toute la vallée du Po ou presque. Son projet est la macro-région de l’Italie du nord et son rêve une euro-région alpine allant de Nice à l’Autriche. Si Maroni y parvient, alors il ouvrira une brèche dans la conception jacobine des nationalités et donnera un signal encourageant aux identitaires de toute l’Europe. Le problème c’est qu’il a moins de deux ans pour le faire puisque les prochaines régionales au Piémont et en Vénétie sont en 2015.

Il va donc falloir que la Lega fasse preuve de courage et d’efficacité politiques, ce qui lui a grandement manqué ces dernières années alors qu’elle était au gouvernement avec Berlusconi. Elle a en effet totalement failli dans sa tentative d’instaurer le fédéralisme fiscal alors qu’elle avait toute liberté pour le faire : la victoire en Lombardie ne doit pas masquer le fait qu’elle a perdu plus de la moitié de ses électeurs de 2008.

Les formations issues de l’ex-MSI puis ex-AN sortent en toute petite forme de ce scrutin, que l’on évoque celles se réclamant de la droite sociale ou celles plus radicales. Seuls les dissidents du PdL berlusconien Fratelli d’Italia arrivent à obtenir quelques élus. Comment expliquez-vous ces résultats ?
Trahison des idéaux, compromission avec les élites, surdité à l’égard de l’électorat : trois péchés capitaux qui auraient dû faire disparaître depuis longtemps tous ces héritiers indignes des victimes des Années de Plomb. Sauf que le système électoral italien permet à des formations boudées par les électeurs de survivre même en ne prenant qu’1% des voix voire moins…

De la Lega Nord à CasaPound Italia en passant par la Destra ou Fratelli d’Italia, les patriotes ou identitaires français se reconnaissent en partie dans chacun de ces mouvements sans pour autant s’y retrouver totalement non plus. Quel regard portez-vous sur ce spectre ?
Le premier contact avec le monde italien est un choc pour tous les Français. Et c’est normal car le niveau moyen, notamment culturel, des militants italiens est largement supérieur au nôtre. En outre, ils démontrent une discipline militante et un esprit de corps à laquelle on s’attend rarement en traversant les Alpes.

C’est en cela que la faillite de l’ex-MSI et de l’ultra-droite (FN, Fiamma et CPI) est difficile à expliquer. D’où l’importance de ne pas se contenter d’un seul week-end à Rome pour se faire une opinion sur le monde politique italien. Car les tares politiques locales sont profondes : caporalisme, nostalgisme, machiavélisme mal digéré, activisme, nombrilisme qui frise l’autisme…

Certains de ces défauts ne sont pas inhérents à la droite radicale mais juste la transposition de certains traits de caractère de la société italienne. Et notamment du “campanilismo” (esprit de clocher exacerbé), qui nourrit amplement caporalisme, activisme et nombrilisme.

La vie politique italienne doit nous faire réfléchir sur l’articulation entre action politique et métapolitique – une communauté trop soudée n’est-elle pas hermétique au peuple ? ; sur l’approche électorale – à moins de 2%, soit moins d’une personne sur 50, ne faut-il pas se remettre en question ? ; sur le fait que le succès médiatique n’est pas le succès politique ; sur le contrôle de l’action des élus par la base, etc.