Très bonne fin de siècle avec les Daudet !

Très bonne fin de siècle avec les Daudet !

Photo ci-dessus : le moulin de Daudet.

Stéphane Giocanti s’est intéressé, il y a quelques années, à la personnalité et à la vie de Charles Maurras, le maître de l’Action française. Cette fois, c’est une dynastie littéraire provençale, les Daudet, qui a retenu son attention. Dans son évocation d’Alphonse, de Léon, d’Ernest, de Lucien mais aussi de Julia et de Pampille, il renouvelle le sujet dans l’unité d’un seul regard qui les embrasse tous.

Très bonne fin de siècle avec les Daudet !

Alphonse Daudet

Les biographies sont souvent ennuyeuses; je n’ai pas pu fermer celle-ci avant d’en avoir fini avec cette famille d’artistes, les Daudet. La plume allègre, souvent lyrique ou sensible, jamais excessive, s’enfermant dans une connaissance exacte et multifaces de son sujet, Stéphane Giocanti nous permet de comprendre ces hommes l’un par l’autre. Comment imaginer la puissance d’Alphonse Daudet si on se contente de regarder ce bel homme dans les yeux, qu’il avait souvent mouillés, paraît-il? C’est son fils Léon le truculent, qui démontre la virilité d’un père, qui ne s’est pas contenté d’écrire sur Monsieur Seguin et sur sa chèvre, mais qui, de Sappho au Nabab et aux Rois en exil, a voulu, autant et parfois mieux que Zola lui-même, comprendre en naturaliste la société dans laquelle il vivait. Mais Alphonse, le patriarche serait-il ce qu’il a été sans le dévouement, sans l’amour et sans le talent d’écriture de son épouse Julia Allard? Cette femme, morte à 96 ans, deux ans avant son fils Léon, devait être quelque chose! Le beau Léon, après son mariage raté avec Jeanne, petite fille de Victor Hugo, butinait de fleur en fleur sans se faire prier… et – quel heureux hasard! – il a fini par s’arrêter à sa cousine germaine, la nièce de sa mère, Marthe Allard (dite Pampille) qui sera pour lui – au moins affectivement – ce que Julia fut pour son père. On a l’esprit de famille, ou on ne l’a pas! Léon est totalement Daudet!

Quant aux autres membres de la dynastie, moins brillants, ils ne déméritent pas. Les études historiques du frère d’Alphonse, Ernest, sont encore aujourd’hui des références sur certains coudes particulièrement anguleux du « stupide XIXe siècle » comme l’appellera Léon. L’historien gardera, comme un legs de son père Vincent, blanc du Midi et grande gueule, le royalisme familial, pendant qu’Alphonse, son frère, allait là où l’assiette était bonne, devenant successivement un fervent partisan de l’empereur et un républicain convaincu, qui fréquentait Gambetta ou Clemenceau et souhaitait avant tout que son salon soit ouvert à tout ce que le monde comptait de talents.

Si Léon Daudet nous promène avec l’aisance du mémorialiste entre les fantômes et les vivants de son siècle, c’est justement parce que l’hospitalité paternelle lui a donné l’occasion de rencontrer tout le monde avant d’être quelqu’un. Stéphane Giocanti n’a garde d’oublier Lucien, le méconnu de la famille, celui que son homosexualité a sans doute contribué à marginaliser. Portraituré dès son âge le plus tendre par Renoir lui-même, Lucien avait un vrai don de peintre, mais il eut aussi celui de se délecter des amants illustres, Marcel Proust d’abord puis Jean Cocteau. C’est lui d’ailleurs – avant son frère Léon – qui fit le premier grand papier sur La recherche du temps perdu, en une du « Figaro ».

Très bonne fin de siècle avec les Daudet !

Léon Daudet

Les Daudet, Alphonse, Julia, Léon, Ernest (romancier facile à ses heures), Lucien (qui laissa deux romans mettant en scène l’homosexualité plus clairement que ne le fit Proust), ont en commun l’aisance extrême de la langue. Et cette aisance de la langue leur donne une aisance dans la vie. Ils ont voulu, chacun à sa manière, être et parler français. C’est ce que dit Clemenceau, le bouffeur de curés, au jeune Léon, redevenu chrétien alors que son père ne l’était plus: « En tout cas, nous avons une foi en commun: c’est la France ». Les Daudet, chacun à sa manière, dans leur diversité magnifique et dans leur unité secrète, nous donnent encore envie de croire en la France.

Joël Prieur

** Stéphane Giocanti, C’était les Daudet, éd. Flammarion, 398 pages, 23 euros

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 20 février 2013 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

Crédit photo en Une : Przemysław Sakrajda (cc). Crédit photos dans le texte : domaine public. Via Wikipédia.

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