Un acte nul ? Étranges fautes de latin dans la renonciation de Benoît XVI

Un acte nul ? Étranges fautes de latin dans la renonciation de Benoît XVI

13/02/2013 – 13h15
ROME (NOVOpress) – Dans le court texte de la renonciation de Benoît XVI, tel que l’a officiellement diffusé le Vaticanet tel qu’il a été imprimé dans l’Osservatore Romano, il y a deux solécismes grossiers. C’est ironiquement le philologue communiste (mais scientifiquement très réputé), Luciano Canfora, professeur à l’université de Bari, qui les a relevés dans le Corriere della Sera, sous le titre « Un exemple de latin moderne ».

Dans la première phrase, ut vobis decisionem magni momenti pro Ecclesiae vitae communicem (« pour vous communiquer une décision de grande importance pour la vie de l’Eglise »), il faudrait vita et non vitae, la préposition pro se construisant avec l’ablatif.

La renonciation proprement dite, declaro me ministerio Episcopi Romae, Successoris Sancti Petri, mihi per manus Cardinalium die 19 aprilis MMV commissum renuntiare (« je déclare renoncer au ministère d’Evêque de Rome, Successeur de saint Pierre, qui m’a été confié par les mains des cardinaux le 19 avril 2005 ») est grammaticalement inintelligible : commissum, qui dépend de ministerio, complément du verbe renuntiare, devrait être au datif comme lui (commisso).

Le quotidien en ligne, La Tecnica della Scuola, a noté de son côté une curieuse coquille sur la date d’effet de cette renonciation, a die 28 februarii MMXIII, hora 29, au lieu évidemment de 20.

Si l’on écoute l’enregistrement de la déclaration du pape, on constate que Benoît XVI ne fait pas la première faute de latin (il dit bien vita) : il s’agit seulement, comme la fausse heure, d’une coquille, qui reflète la précipitation avec laquelle le texte a été mis en ligne. Elles ont d’ailleurs toutes deux été corrigées dans une version publiée plus récemment sur le site du Vatican.

On entend très nettement en revanche Benoît XVI dire commissum pour commisso. Cette faute, qui est la plus grave, puisqu’elle porte sur la syntaxe de la phrase et qu’elle concerne la clause essentielle du texte, la renonciation proprement dite, était donc bien dans l’original. Elle figure du reste toujours dans la dernière version officielle.

Luciano Canfora a déploré « les imperfections d’un texte destiné à passer à l’histoire ». Selon lui, « il est bien vrai que le latin des modernes reflète la richesse et la nouveauté de la langue des modernes, mais certains piliers ne peuvent pas, même en hommage au “nouveau qui avance”, être brisés ».

Mais il ne s’agit pas seulement de purisme. C’est un principe certain dans le droit canon traditionnel que tout rescrit, bref ou bulle du pape qui contient une faute de latin est nul. Saint Grégoire VII (Registrum 1.33) déclara nul un privilège accordé à un monastère par son prédécesseur Alexandre II, « en raison de la corruption de la latinité », qui constitue « un signe tout à fait évident ».

La décrétale Ad audientiam du pape Lucius III, qui figure dans le corps du droit canon (Décrétales de Grégoire IX, l. I, titre III, de Rescriptis, c. XI) pose que « la fausse latinité invalide un rescrit du pape ». Le pape interdit de prêter foi à une lettre pontificale « puisqu’elle contient une faute de construction évidente ». La glose (dans le texte officiel corrigé publié sur ordre du pape Grégoire XIII en 1582) explique à ce propos qu’un rescrit du pape « ne doit contenir aucune faute », puisqu’il est « élaboré avec beaucoup de temps ». Une faute de latin constitue une telle présomption de nullité qu’aucune preuve en sens contraire ne peut être admise.

Dire qu’un texte est nul ne signifie pas nécessairement qu’il s’agisse d’un faux. Mais il a du moins été rédigé sans délibération suffisante : il peut être obreptice et subreptice, comme on dit, c’est-à-dire avoir été obtenu par surprise, en dissimulant de vraies informations ou en en donnant de fausses, ou alors avoir été arraché par des pressions. Bref, une faute de latin et tout particulièrement de construction dans un texte pontifical, c’est l’équivalent ecclésiastique d’ « Omar m’a tuer ».

Faut-il en conclure que la renonciation de Benoît XVI est nulle ? Il reviendra aux spécialistes du droit canonique d’après Vatican II d’en discuter – je suspecte qu’on ne s’y embarrasse plus autant du latin. On retiendra au minimum qu’un texte d’une telle importance pour la vie de l’Église a été écrit tellement vite, ou sous le coup d’une telle émotion, qu’on n’a pas su y accorder un participe. Étrange.

Flavien Blanchon