MEMORABLES 3 - Les classiques de la culture européenne - Insurrection, Liam O’Flaherty

MEMORABLES 3 – Les classiques de la culture européenne – Insurrection, Liam O’Flaherty

Ce qui est mémorable est « digne d’être conservé dans les mémoires des hommes » dit Le Robert. Celle des Français, en ce début de siècle, semble de plus en plus courte. Dans le seul domaine littéraire, des auteurs tenus pour majeurs par des générations de lecteurs sont tout simplement tombés aux oubliettes. Pas seulement des écrivains anciens, de l’Antiquité, du Moyen Age, de la Renaissance ou des Temps modernes mais aussi des auteurs proches de nous, disparus au cours du XXème siècle.

Cette suite de recensions se propose de remettre en lumière des textes dont tout « honnête homme » ne peut se dispenser. Ces choix sont subjectifs et je les justifie par le seul fait d’avoir lu et souvent relu ces livres et d’en être sorti enthousiaste. Ils seront proposés dans le désordre, aussi bien chronologique que spatial, de manière délibérée. A vous de réagir, d’aller voir et d’être conquis ou critique. En tout cas, bonne lecture !
Jean-Joël Bregeon

* Les deux précédents “MEMORABLES” sont Thomas Hardy – Le Maire de Casterbridge et Charles de Coster – La légende d’Ulenspiegel au pays de Flandre et ailleurs.

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LIAM O’FLAHERTY
Insurrection

Il est le moins connu, aujourd’hui, des écrivains irlandais qui ont marqué le XXème siècle, tels James Joyce, Samuel Beckett… Liam O’Flaherty naît en 1897 dans une des îles d’Aran. Sa famille le destine à la prêtrise mais visiblement il n’en a pas la vocation. Après un court passage à l’University College de Dublin, il s’engage, en 1915 dans les Irish Guards. En Belgique, il subit l’épreuve du feu et est grièvement blessé. Réformé, il va mener une vie errante, au long cours et dans le dénuement. Il parcourt le Canada, passe aux Etats-Unis. Puis il rentre en Irlande et participe aux combats qui ensanglantent la naissance de l’Etat libre. Républicain radical, Liam O’Flaherty est opposé au traité de 1922 qui consacre la partition de l’île. Il doit s’évader et poursuit ses pérégrinations tout en vivant de sa plume. Il écrit en gaélique et surtout en anglais. Plusieurs livres lui assurent la notoriété, « The Informer » (Le Mouchard) paru en 1926, « The Assassin » (1928), « The Puritan » (1931), « The Martyr » (1935) et plus encore « Famine » paru en 1937 qui évoque la terrible saignée de 1845-1849, lié à la maladie de la pomme de terre.

MEMORABLES 3 - Les classiques de la culture européenne - Insurrection, Liam O’Flaherty

Liam O’Flaherty

En 1950, O’Flaherty publie « Insurrection » qui est peut-être son chef d’œuvre et en tout cas son chant du cygne car ensuite il se révèle moins fécond. Il meurt en 1984. La vie de O’Flaherty fait penser à Louis-Ferdinand Céline. Deux Celtes combattants de la Grande Guerre dont ils sortent irrémédiablement marqués. Deux voyages décisifs, l’un aux Etats-Unis, l’autre en U.R.S.S. avec le même constat : capitalisme forcené et collectivisme délirant se valent bien, la même aliénation. Tous les deux se découvrent, universels et enracinés, en rupture avec les valeurs dominantes de leur temps, deux rebelles… Ce qui les sépare : l’écriture, explosive et hors normes chez Céline, presque atone chez O’Flaherty, sans effets de manche, réductrice car inscrite dans une réalité ramenée à l’essentiel. Une forme de « behaviourisme », la juste observation sans commentaire sauf lorsqu’il s’agit de la guerre, de la violence car leurs affects – la haine, l’instinct de survie, la peur, l’angoisse – il les connaît bien.

« Insurrection » a pour cadre le soulèvement armé de Pâques 1916, à Dublin. Liam O’Flaherty n’en fait pas un récit historique mais le parcours d’un homme plongé dans cette tourmente et qui y laisse sa vie. Barthy Madden est un homme jeune, simple à souhait. Juste un « gars du Connemara » qui rentre au pays, avec un petit pécule gagné dans les usines anglaises. Il erre dans Dublin lorsque le soulèvement l’éclate. Ce qui l’indiffère mais qui le saisit lorsqu’une suite d’incidents le met dans l’urgence de décider de sa vie. La mutation de cet « homme sans qualités » est saisie par O’Flaherty en brèves séquences qui construisent une dramaturgie parfaitement maîtrisée. On passe alors à un récit de guerre de la qualité des « Orages d’acier » d’Ernst Jünger et des « Nuits de guerre » de Maurice Genevoix.

Au passage, O’Flaherty ne manque pas d’insister sur l’hostilité des Dublinois vis-à-vis des insurgés, pris pour des aventuristes plus ou moins stipendiés par l’Allemagne. L’un d’eux « qui semblait extrêmement ivre » accoste Bartlty Madden : « Je n’ai rien entendu de plus stupide que cette proclamation, s’écria-t-il en avançant d’un pas chancelant, les mains enfoncées dans les poches d’un imperméable élimé et taché d’encre. Ces types ont un rude culot d’oser se présenter comme le gouvernement provisoire d’une République irlandaise ! Toute la ville sait que l’école de Patrick Pearse, à Rathfarnham, était criblée de dettes jusqu’au jour où les Allemands lui ont donné des tas d’argent pour monter cette insurrection d’opérette. D’ailleurs, le père de ce cochon-là était anglais. De quel droit vient-il créer des troubles dans notre malheureux pays ? Ceux de sa race nous ont déjà fait assez de mal, depuis l’époque de Cromwell. Quant à Connolly, le socialiste, c’est un foutu propre-à-rien qui a passé son temps à prêcher l’évangile de Karl Marx. … Madden se retourna vers l’homme et hurla d’une voix furieuse : «Tirez vos mains de vos poches ! » L’autre le regarda d’un air de défi, et poursuivit d’un ton venimeux : « Je dira ce qui me plaira. Je n’ai pas peur d’un cul-terreux de votre espèce. J’allais dire que Mac Diarmada n’est qu’un foutu barman. On l’a flanqué à la porte, et après ça il a monté un journal pour les rebelles avec l’argent que les Boches… » Le coup qu’il reçut lui arracha un hurlement. Une fois à terre, il porta la main à sa bouche et cracha trois dents brisées. Puis il hurla encore, se releva d’un bond, et courut vers le pont à toute allure, tenant toujours ses dents brisées entre ses paumes. Le sang jaillissait de sa bouche déchirée. »

Son engagement, Madden le vit dans un état mystique, en se rangeant derrière un officier, Kinsella, qui l’invite à se dépasser : « Figé au garde-à-vous, il regardait fixement Kinsella. L’Idée avait maintenant trouvé un chef qu’il pouvait adorer. Les vagues aspirations mystiques suscitées en lui par les phrases du poète s’étaient incarnées en la personne de cet homme maigre qui avait le visage ascétique et les yeux mystérieux d’un moine. Au moment d’entrer en contact avec cet être élu par lui, il se sentait tendu de la tête aux pieds comme une corde d’arc. »

Les huit jours de combat de rue sont une terrible épreuve mais Madden est visiblement fait pour en découdre, un guerrier à l’état brut introduit dans une fratrie d’égaux : « C’était un étudiant de l’Ecole vétérinaire. Il se nommait Connie Lawless et avait environ vingt-deux ans. Son visage semblait beaucoup plus vieux, sous la faible clarté vacillante d’une lanterne qu’il tenait à bout de bras pour faciliter la besogne de ses deux camarades en train de reconstruire la barricade. C’était un visage aux traits grossiers et puissants, à la mâchoire lourde, aux lèvres épaisses, au large nez écrasé par les coups de poing reçus sur le ring. Le bas du front formait une saillie très marquée au-dessus de ses sourcils noirs, comme s’il y avait eu une grosse corde fortement tendue sous la peau. Ses yeux bleus profondément enfoncés dans leur orbite ressemblaient à de petites flammes étincelantes. Ses cheveux noirs et bouclés retombaient sur son front. Il avait des épaules et des cuisses très développées. Ses muscles durs saillaient sous un chandail marron et ses culottes de cheval collantes. Il portait de grandes bottes ferrées. Un pistolet automatique pendait dans un étui à sa ceinture. »

Après avoir assisté à la reddition de Patrick Pearse, l’écrivain qui avait commandé durant le soulèvement – il sera fusillé le 3 mai 1916 – Bartly Madden choisit sa fin : il marche armé de deux pistolets et les décharge sur les soldats avant de tomber.

« Tandis qu’il se relevait, plusieurs autres soldats ouvrirent le feu : trois balles le frappèrent. Il tira deux fois sans résultat, puis tomba de nouveau. Quand il essaya de se relever il s’aperçut que ses jambes refusaient de lui obéir. Il continua à tirer du sol jusqu’à ce qu’une balle lui trouât la tête. Alors les soldats approchèrent. »

Jean-Joël Bregeon pour NOVOpress Breizh

* « Insurrection » est paru en français chez Calmann-Levy en 1953, traduit par Jacques Papy. Une nouvelle traduction (Isabelle Chapman) est parue chez Rivages en 2004.

* Pour le contexte historique : Pierre Joannon, Histoire de l’Irlande et des Irlandais, Perrin, 2006.

Crédit photo en Une : DR. Crédit photo dans le texte : Henry W. and Albert A. Berg Collection of English and American Literature, via Wikipédia, domaine public .