Et si Michel Onfray tournait curé ?

Et si Michel Onfray tournait curé ?

Attention un Onfray peut en cacher un autre ! Un règlement de compte avec Sigmund Freud.

Une photo de couverture vertigineuse ou renversante. Une ambition intellectuelle dévorante, le dernier volume de Michel Onfray, Les freudiens hérétiques, manifeste tout cela : et le vertige du lecteur et les renversements de perspectives familiers à l’auteur, et l’appétit pantagruélique du penseur, qui – c’est un signe – pratique de plus en plus l’accumulation lyrique. Pour entraîner. Pour convaincre. Mais de quoi ?

Michel Onfray a déclaré la guerre à Sigmund Freud. Ni son athéisme personnel, ni son hédonisme revendiqué ne lui permettent de supporter le fondateur de la psychanalyse. Dans Le crépuscule d’une idole, sous titré L’affabulation freudienne, il avait déjà tenté de régler son compte au médecin viennois. Non sans colère chez les intellectuels. Non sans succès dans le public. Il revient ici à ce règlement de comptes, au point de nous citer deux fois, à deux endroits différents du livre, la fameuse phrase de Freud lui-même sur l’inefficacité thérapeutique de l’analyse: « On appelle la cure psychanalytique un blanchiment de nègres. » Sandor Ferenczi, dans son Journal clinique, cite Freud dans le même sens. Ce n’est pas beau : « Les patients, c’est de la racaille. Les patients ne sont bons qu’à nous faire vivre et ils sont du matériel pour apprendre. Nous ne pouvons pas les aider de toutes façons ». De telles formules devraient suffire à imposer un soupçon dès qu’il est question de Freud.

Un nouveau concept, spiritualiste…

Dans cet ouvrage, Onfray se cache derrière Erich Fromm, analyste américain hétérodoxe, pour continuer à déboulonner la statue du commandeur. Et il profite de cette présence rassurante, pour introduire dans sa propre philosophie un nouveau concept, étrangement spiritualiste: celui du sens. Non pas un sens à découvrir (là, nous serions carrément dans une conception religieuse de la vie, et cela ferait désordre venant de l’auteur du Traité d’athéologie), mais un sens à donner, un sens à créer. Il y a une curieuse évolution du philosophe Onfray, lorsqu’il lit Fromm: « L’existence humaine est une absurdité, dit sans ambages Erich Fromm. Dès lors, si on ne lui donne pas de sens, elle n’en aura pas. Or une vie insensée génère souffrances: mauvaise conscience, angoisses, somatisations diverses et multiples, peurs, inquiétude, déraison… Tout ceci pourrait donner l’impression de n’entretenir aucune relation avec Freud et sa découverte, mais pas tant que ça (sic) ». Je suis heureux qu’un Michel Onfray, après avoir voulu passer pour le pourfendeur de tout spiritualisme, de tout sens donné aux choses et à la vie, redécouvre le sens (et son absence) en se plongeant dans la psychanalyse: « La psychanalyse permet à chacun d’envisager un “connais-toi toi-même” socratique », ajoute notre auteur, décidément renversant ou à front renversé dans ce dernier livre.

J’oubliais : avant la figure de Fromm, il y a deux autres figures de freudiens hétérodoxes auxquels Onfray entend se rattacher: Otto Gross, qui finit clochard sur un trottoir de Vienne, et Wilhem Reich, dont l’Onfray impavide nous raconte qu’à 14 ans, il a provoqué le suicide de sa mère (« au lysol, un détergent pour toilettes »), après avoir dénoncé son infidélité à son père.

Deux personnages d’un équilibre formidable, dont Onfray espère qu’en les qualifiant de « freudiens de gauche » il les fera sortir du purgatoire où les a enfermés la renommée.

Voilà un livre roboratif, facile à lire, qui, de gauche ou de droite qu’importe, est une nouvelle charge à brides abattues contre la psychanalyse. L’évolution de Michel Onfray vers le non-conformisme pourrait bien finir par le ramener, en quête de sens, vers les pâturages ordinaires du spiritualisme philosophique. Notre auteur – comme le Marx des écrits de jeunesse sur lequel il se fonde – est un faux matérialiste, malgré toutes ses proclamations. Et si ce grand clerc, parti en guerre contre les mandarins et autres maîtres penseurs, finissait, à force de chercher le sens, par tourner curé ?

Joël Prieur

Article de l’hebdomadaire “Minute” du 29 janvier 2013 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.

Crédit photo : Alexandre López, via Wikipédia, (cc).

Et si Michel Onfray tournait curé ?