“Le Roman de Charette” de Philippe de Villiers - par François Kernan

“Le Roman de Charette” de Philippe de Villiers – par François Kernan

29/01/2013 – 08h00
LA CHABOTTERIE (NOVOpress Breizh) – Après une bonne douzaine d’essais politiques, Philippe de Villiers s’essaie  à un genre tout différent. Le Roman de Charette est une autobiographie imaginaire, une sorte de « docu-fiction » à la première personne.

Plusieurs livres ont déjà été consacrés à François-Athanase Charette de La Contrie. Ils traitent surtout de ses trois dernières années, celles de la guerre de Vendée, du 10 mars 1793 au 29 mars 1796, date de son exécution à Nantes. Philippe de Villiers s’attache à retracer aussi ce qu’ont été ses trente années précédentes. Ou plutôt ce qu’elles auraient pu être, en ratissant large. P. 156, par exemple, un dialogue hautement improbable réunit Charette et François-René de Chateaubriand, son cadet de cinq ans, qui a séjourné à Brest à peu près à la même époque que lui. La rencontre d’une jeune captive européenne du sultan Sélim III (p. 225) relève aussi de la littérature à l’eau de rose. Le Roman de Charette est d’abord un roman.

Mais pas seulement. Armé d’une abondante documentation, Philippe de Villiers, décrit par le menu, voire par le petit bout de la lorgnette, la vie d’un cadet de marine au XVIIIème siècle (sans rien dissimuler hélas de ses aspects fastidieux), les combats navals contre les Anglais, les escales aux Antilles, les klephtes grecs en lutte contre l’occupant ottoman ou les émigrés de Coblence en 1790. Truffé de termes techniques et d’expressions archaïques, son vocabulaire a de la saveur mais ne facilite pas la lecture.

Sans surprise, le récit se fait plus haletant et plus poignant dans sa dernière partie, pas seulement à cause du caractère tragique des événements de Vendée mais aussi parce que l’auteur y montre une profonde empathie avec son personnage et les paysans qui composaient ses troupes : enthousiasme des premières victoires, douleur des pertes humaines, indignation devant les massacres systématiques organisés par la Convention…

Les auteurs qui ont écrit sur les guerres de Vendée ont souvent eu tendance à se recopier les uns les autres, avec pour point de départ les récits de seconde main et quasi hagiographiques publiés sous la Restauration. Philippe de Villiers échappe en partie à ce travers. Son Charette n’est pas une image pieuse. C’est d’abord un personnage enraciné, Breton sans équivoque, ce qui n’est pas neutre : ses volontaires issus des Marches de Bretagne, du Pays de Retz, du Marais breton et du vignoble nantais cohabitent difficilement avec les Angevins et les Poitevins, bien plus pieux et disciplinés (« les Maraîchins qui marchent plutôt à l’eau-de-vie et les Angevins à l’eau bénite »…). Malgré sa formation militaire, il rompt avec l’ordre de bataille traditionnel, défavorable aux paysans, et invente la guérilla (« faire une guerre d’occasions, avec des occasionnels »).

Cependant, Philippe de Villiers ne va pas au bout de la transparence. S’il ne peut cacher que Charette a donné l’ordre de « ne plus faire de prisonniers » (p. 347), il escamote d’autres marques de sa brutalité. « Je frappe les matelots récalcitrants pour les remettre à la manœuvre », écrit-il p. 118 à propos d’un épisode de la carrière militaire de Charette, puisé dans Le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases, lui-même ancien officier de marine. Mais il se garde de rapporter comme Las Cases qu’en fait de les frapper, il a même tué l’un d’eux. Les aventures féminines de Charette sont totalement oubliées, de même que sa réception dans la franc-maçonnerie.

Corrélativement, Philippe de Villiers emprunte aux auteurs de la Restauration une survalorisation de la question religieuse dans les origines des guerres de Vendée, au détriment relatif de thèmes comme les tracasseries administratives et fiscales, l’accaparement des terres par de nouveaux propriétaires  « bourgeois » (c’est-à-dire habitant les villes) et la levée en masse de mars 1793. S’il démonte avec malice le mythe du « général Gaston », il ne s’interdit pas de reproduire la déclaration célèbre mais probablement apocryphe(1) de Westermann après la bataille de Savenay (« j’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux… ») ni de relater les aventures très romancées des « Amazones » ; p. 324, l’entrée en scène de Céleste Bulkeley jouant de la cornemuse à cheval épatera les cavaliers.

En dépit de ses omissions, de ses exagérations, de ses afféteries, ce livre hors normes révèle un style original au service d’une sensibilité à fleur de peau, l’un et l’autre dans la droite ligne du Puy du Fou. Philippe de Villiers démontre un puissant tempérament d’auteur. Et l’on comprend qu’il se soit glissé avec aisance dans la peau de François-Athanase Charette de La Contrie : défauts compris, il lui ressemble sûrement beaucoup.

François Kernan

(1) Pour tout ce qui concerne le populicide en Vendée, consultez l’oeuvre indispensable de Reynald Secher.